|
Paris, le 16 février1966
|
|
|
Lucie Demontel
Paris
|
Louis Hérault
Vientiane
|
Mon chéri,
Il y a quinze centimètres de neige à Paris. Le thermomètre est descendu en-dessous de zéro et la neige a l’air de vouloir tenir. Quand je me suis réveillée ce matin, la rue était calme, les voitures roulaient sans aucun bruit. Les paysages de neige sont si beaux ! Tout ce blanc qui fait disparaître les branches noires des arbres en hiver. Devant moi la page blanche, je lutte, je ne veux pas me laisser aller à te répéter mon amour, ni te décrire de nouveau le manque de toi creusé en moi. Je lutte contre mon spleen en m’activant. On a prévu de faire une fête surprise avec pleins d’invités pour l’anniversaire de maman. Papa l’emmènera faire des courses nous laissant le temps à Lucas et moi de préparer la table et la décoration pour un dîner samedi soir. Heureusement un traiteur livrera à domicile les plats préparés.
Le vendredi après mon travail, je retourne souvent au café Le Winston où je rencontre mes anciens amis. Ils ont plus ou moins compris ma motivation pour partir te rejoindre. Martine qui a fixé sa date de mariage avec Gérard trouve mon choix de vie pour le moins original. Certaines copines voient essentiellement le côté sentimental de mon aventure et m’envient. Les garçons n’ont pas de jugement sauf Paul qui s’étonne et me dit que je suis bien jeune pour être sûre d’avoir trouvé mon compagnon pour la vie.
Lundi soir, j’ai dîné avec Florian. Parmi mes amis c’est celui qui se montre le plus désappointé. Je peux même te dire que son attitude m’a choquée. Il ne connaît rien de toi et il a eu le culot de m’affirmer qu’il pensait que je n’étais absolument pas faite pour partager ma vie avec un ingénieur. Il a ajouté, qu’avec toi, je risquais de me sentir éloignée du monde artistique que j’adore.
Comme pour appuyer son argument, il m’a invitée dimanche au théâtre de l’Odéon, j’adore le théâtre. On donnait « Les Justes » de Camus. J’ai été bouleversée par le thème de la pièce qui traite de l’usage de la violence dans les combats révolutionnaires. Danièle Delorme joue merveilleusement le rôle de Dora. Elle est amoureuse de Kaliayev le poseur de bombe mais elle met la justice au-dessus de l’amour. La fin n’est pas drôle car après que Kaliayev soit pendu, Dora continue la lutte pour le retrouver dans la mort.
Louis
La neige n’a pas tenu et j’ai passé mon weekend à la campagne. Cette campagne que tu ne connais pas encore. La maison, une ancienne longère, a beaucoup de charme. Dans le jardin, la variété de plantes que mes parents ont plantées fleurit toute l’année. En décembre, les pâles roses de noël puis, au mois de mars, les perce-neiges, enfin les rosiers de printemps, sans oublier les couleurs vives des rhododendrons et pour finir les dahlias à l’automne. En toute saison, je mélange des fleurs et je compose des bouquets comme un peintre le ferait en choisissant ses couleurs sur la palette.
Dimanche, je suis allée au centre hippique. J’ai monté Frangipane, un merveilleux petit cheval nerveux, gris pommelé, qui remuait la tête et que je devais retenir de peur qu’il s’emballe. J’ai fait de grands galops à travers la forêt de Saint Cyr sous Dourdan. Lundi, je me suis plainte à maman d’avoir mal aux épaules d’avoir tellement tiré sur les rennes. Elle m’a retorqué.
- Tu verras, si tu dois subir la série de piqûres que l’on impose pour se rendre en Asie, la douleur sera pire. »
Je n’ai pas répondu.
Au cabinet, j’attaque la frappe des assemblées. Je crains de devoir rester travailler le samedi matin.
J’écris sur le quotidien de mes journées, cela ne remplace pas un bavardage spontané. Il me manque tes gestes, l’expression de ton regard, qui en dit tellement sur toi. Nos conversations impliquaient un charmant jeu de balles. Je me revois te disant que mon frère était un joueur, qu’il jouait aux courses et au loto. Je voyais ta tête, on discutait de tel défaut de l’un, de telle qualité de l’autre. Tu m’apprenais à affiner mon jugement. On s’amusait tout simplement.
Dans les lettres pour se raconter, il faut faire preuve d’égoïsme, d’amour de soi et du goût de l’analyse.
L’envie monte jusqu’à mes lèvres pour te dire que je t’aime. D’ailleurs pour mieux te le dire, je viendrai.
Je t’embrasse. Lucie.
PS. J’avais écrit une lettre de candidature pour postuler comme hôtesse de l’air pour la compagnie U.T.A. Ils m’ont convoquée, je n’y suis pas allée car j’aime bien mon travail actuel. Dommage ! J’aurais eu un rabais sur le prix de mon vol pour Vientiane.
Photo Michel Rosse
