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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 67/103

📅 22 mars 2026
Episode 67/103

 

Paris, le 10 février1966
Lucie Demontel
Paris
Louis Hérault
Vientiane

   Mon Louis chéri,

   Je suis désolée d’avoir tant tardé à t’écrire. Je le reconnais, j’ai pris du retard à te répondre, j’écris moins régulièrement que toi mais reconnais-le mes lettres sont plus longues. Parfois aussi, j’oublie de les poster aussitôt. Ton dernier courrier manquait de gaieté, est-ce que tu t’ennuies ? Raconte-moi, tu ne me dis rien.

   Tout est si nouveau pour moi. J’ai beaucoup de travail. Le couple Canet semble m’avoir adoptée. C’est elle qui me donne de précieux conseils en dactylographie, lui est patient. Je fais souvent des fautes en retranscrivant les lettres que je prends en sténo sous la dictée.

   Hier, un collaborateur m’a donné une lettre manuscrite à taper, un vrai torchon, une écriture illisible, un graphisme filiforme avec des m et n en forme de traits. J’ai fait comme j’ai pu, Monsieur Canet l’a relu et m’a dit :

- Vous n’auriez pas dû accepter ce travail, vous devez garder votre fierté, ma petite. 

   Mon patron m’a décidemment à la bonne. Même s’ils me font tous beaucoup travailler, je m’accroche, j’apprends, je progresse, je n’ai pas honte de poser des questions.

   Ils m’ont dit que je prendrai mes vacances au mois d’août car ils ferment le cabinet. Ils ne savent pas que je compte les abandonner bien avant ce délai.

   Pour répondre à cette date que tu me réclames, il serait raisonnable à mon avis que je prévois de partir début mai. Trois mois de boulot suffiraient d’après mes renseignements à Air France pour atteindre le prix du billet.  D’autant plus que le 28 avril j’aurai atteint ma majorité légale. J’aimerais faire un saut dans le temps pour effacer d’un coup ces trois mois d’attente.

   À part cela, j’ai regardé à la télévision les différents défilés de mode de collections de printemps chez Dior, Balenciaga, Courrèges. Des mini jupes et des robes courtes, très courtes, toutes au-dessus du genou, beaucoup de tons pastel, ce sont plutôt des couleurs pour les blondes, moi qui suis brune, je préfère des tons plus chauds. Il faut que je m’achète une robe pour les soirées dont tu m’as parlé.

   Samedi, je me suis promenée dans les jardins de Bagatelle, j’ai tourné dans une impasse qui s’appelle : L’allée des peupliers. Un mélange de petits immeubles plats très modernes avec en décor devant l’entrée des sortes de statues de pierre grise en forme d’obus dressés ou de suppositoires, drôles œuvres d’art moderne ! Plus loin, un magnifique hôtel particulier style Napoléon III. À côté, un pavillon ordinaire inhabité dont j’ai poussé la barrière, la pelouse était vilaine, jaunie mais, il y avait des marguerites que j’ai cueillies. À Paris, cela ne me dérangerait pas de trouver un appartement ancien à retaper. Nous pourrions le rénover à notre goût afin qu’il nous ressemble.

   Bon, tu n’as toujours pas envoyé de lettre à papa comme je te conseillais de le faire. Je ne voudrais pas partir totalement fâchée avec mon père, je pense que tu le comprends. Je sais quelle sera sa réponse, il ne fléchira pas pour autant, mais au moins, ta bonne foi le rassurera.

  Je t’embrasse mon chéri, il est huit heures, je pars au boulot. Lucie.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

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