Maraki est la maman d’un enfant autiste dénommé Yannis qui a besoin de compter les choses du monde afin de se rassurer de leur permanence : les consommateurs qui sont attablés au bar « Stamboulidis » et ceux qui sont sur la terrasse ; les chaluts qui rentrent de la pêche et les kilos de poissons que chacun rapporte. Il se souvient de tous les chiffres sur une durée illimitée. Son père, Andréa, est maire de l’ile de Kalamaki dans l’archipel de la mer Egée. Maraki et lui sont séparés. Il est très préoccupé par la promotion d’un grand centre touristique qui doit être construit sur cette ile pauvre afin de développer l’emploi et la consommation. Les enjeux de cet investissement sont donc considérables car à l’instar de la Grèce entrée dans l’union européenne, les autorités athéniennes, Bruxelles, le FMI et la banque mondiale surveillent l’endettement du pays, la corruption, les compromissions dans le cadre d’une politique monétariste censés rétablir les grands équilibres de l’orthodoxie financière et budgétaire.
Maraki pêche la nuit et n’est pas en mesure de s’occuper de son enfant. Elle appelle donc à l’aide Eliot, le grec américain, architecte durement éprouvé par la mort accidentelle de sa fille. Il parvient à « apprivoiser » l’enfant et une tendre complicité s’établit entre eux. Il devient aussi l’amant de Maraki. Andréa, le maire, en éprouve une certaine jalousie amplifiée par leur divergence concernant le projet immobilier qui risque de défigurer l’ile. En effet, Eliot qui n’a pas toute sa légitimité dans l’ile, oppose un projet d’école moins juteux mais plus éthique sur lequel sa fille, archéologue, était en train de travailler et dont elle lui a laissé les traces sur son ordinateur. Enfin, Eliot, en tant qu’architecte, est obsédé par le nombre d’or à partir duquel les constructeurs de l’antiquité ont conçu leurs monuments et notamment le théâtre antique de l’ile dont il cherche la clé de la construction sur la base de la suite de Fibonacci : 1, 1, 2, 3, 5, 8, 13, 21…
Quid de cette histoire dont la quatrième de couverture retient plutôt le rapport existant entre l’enfant et l’architecte ? Elle est politique. Incontestablement. Voici l’Europe technocratique qui impose « au plus beau pays du monde » ses valeurs néo libérales. Voici des fonctionnaires qui ne connaissent rien à la vraie vie qui imposent leurs normes techniques. Et voici quelques personnages qui refusent cet ordre-là ; une population locale animée par l’empathie et la solidarité. Roman politique donc. Mais soft idéologique si l’on peut dire à l’image de la douceur et de la patience qu’Eliot développe à l’égard de Yannis. Car si le souci de l’éducation et de la culture domine son rapport à l’enfant comme il domine son rapport à la communauté dans un monde plus soucieux des profits faciles et fallacieux, il ne manque pas de tomber dans les travers d’une gauche dont la dérive droitière est historiquement avérée, engluée dans le culte d’une croissance mue par le progrès technologique. D’ailleurs, cette revendication de l’indispensable adaptation au monde moderne n’est-elle pas le credo dont Eliot tente de convaincre Yannis qui doit, malgré son inexorable maladie, s’adapter aux changements[1] ? Changements, oui, mais lesquels ?
[1] « Il faut s'adapter » Sur un nouvel impératif politique de Barbara Stiegler. Collection NRF Essais Gallimard 24-01-2019.
Metin Arditi
264 pages
01/06/2017
Points / Les grands romans
