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"Le rivage des Syrtes", Julien Gracq. Ou "Une régénération par le feu" par Hervé Rostagnat

📅 11 mars 2026
   Le rivage des Syrtes de Julien Gracq[1] est un livre qu’on ne peut pas s’empêcher de rapprocher du roman de Dino Buzzati « Le désert des tartares » par sa dimension onirique et métaphorique, par son contexte militaire et sa géographie. Mais il s’en distingue aussi sur les plans politique, philosophique et stylistique.
 

   Aldo, jeune militaire faisant partie de la vieille aristocratie de la cité-Etat d’Orsenna s’ennuie dans l’ambiance de cette ville de plaisirs vains et d’oisiveté. Il demande à être muté dans un lieu où il pourra être utile et se retrouve affecté dans une forteresse du côté des Syrtes comme observateur où il est censé rédiger des rapports sur les activités et les mouvements qui s’y produisent. Il y rencontre des collègues avec lesquels il se lie d’amitié tels que le Capitaine Marino et les officiers Fabrizio, Giovanni, Beppo. Mais, dans cette vieille citadelle il ne se passe rien. Dans « Le désert des tartares » où Giovanni Drogo est affecté, la vieille enceinte se dresse face à l’horizon poussiéreux d’où le personnel attend vainement une invasion qui ne se produira jamais. Dans « Le rivage des Syrtes », l’horizon est maritime. Et si la mer symbolise une certaine éternité, elle se meut. L’immobilité du lieu est donc conditionnelle et le non avènement de la condition est garanti par le capitaine Marino qui, vieillissant lui aussi comme le pouvoir politique de la cité d’Orsenna, veille à ce que rien ne change. Alors que Giovanni Drogo est confronté à lui-même, au sens de la vie et à l’image du désert comme apparition de sa propre destinée, Aldo est confronté au mythe d’une guerre ancestrale opposant depuis 300 ans Orsenna au Farghestan qui se dresse de l’autre côté de la mer, derrière une ligne imaginaire infranchissable. Le poids d’une cité autrefois guerrière et prestigieuse, avare de nouvelles conquêtes, assise sur ses acquis et les ors de ses anciennes gloires pousse Aldo à transgresser la tradition, à franchir cette frontière conceptuelle et à réveiller l’adversaire au risque de provoquer le chaos d’une nouvelle guerre à laquelle la cité d’Orsenna sera incapable de résister. « Drogo ne fait que « subir » au Fort Bastiani « englué par la routine » ; s’il gagne en grade (comme Aldo), il perd en élan, c’est la « mort de ses désirs[2] ». Le mouvement qui se dessine progressivement dans l’œuvre de Julien Gracq, outre l’ondulation des vagues qui porteront le « Redoutable » jusqu’à la transgression, est aussi à la fois celui d’Aldo et celui qu’imprime Vanessa Aldobrandi dans ce « rêve éveillé », séduisant Aldo avec ses robes vaporeuse et les voiles des fenêtres du Palais de Maremma dansant sous le vent. Ils s’y retrouvent et elle induit chez son amant son goût de l’aventure et de la transgression. Ils iront jusqu’au volcan Tängri « Un cône blanc et neigeux, flottant comme un lever de lune au-dessus d’un léger voile mauve qui le décollait de l’horizon… »[3]. Ce faisant, ils traversent tous les deux le voile trouble séparant le passé et le présent.

   Tout est voile. Tout est trouble. De l’histoire, purement imaginaire, aux lieux, aux évènements qui ne sont que des non évènements, au suspens à peine amorcé ne débouchant sur rien d’autre que de l’habitude, au plus quelque agitation, au style de Gracq d’une préciosité parfois exaspérante. Irritante, voire ennuyeuse, mais indispensable lorsqu’on a compris que le style poétique participait de cet onirisme que certains critiques on dévoyé en cherchant dans cette œuvre un réalisme géographique et une métaphore historique. Métaphore de l’universel vieillissement du pouvoir, certes, avec ses facilités, ses compromissions, son complotisme et son entre soi.

   Une problématique d’actualité. 200 ans d’ère industrielle. Et puis quoi ? Comme dit Julien Gracq : La « guerre dispensatrice de valeurs ; régénérer par le feu une civilisation épuisée ».

 

[1] Julien Gracq, « Le rivage des Syrtes » 1951 Editions Corti.

[2] https://journals.openedition.org/studifrancesi/5836

Norbert Germanaz, « Gracq et Buzzati : état de la question », Studi Francesi, 163 (LV | I) | 2011, 128-137.

[3] Op. Cit. page 149.

 

Carte proposée par Philippe Arnaud, du Monde Diplomatique, à partir de l’analyse technique et géographique des indices disséminés dans le roman (il faudrait y ajouter – explique-t-il dans son bel article – une rotation de Catane et de l’Etna pour les amener en Cyrénaïque).
 

rivage des syrtes