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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 65/103

📅 15 mars 2026
Episode 65/103

 

Paris, le 30 janvier 1966
Lucie Demontel
Paris
Louis Hérault
Vientiane

   Coucou Louis,

   Je ne suis plus au chômage ! La semaine dernière, j’avais répondu à une annonce dans le Figaro et hier, j’ai été convoquée pour un entretien. Ce matin j’ai la réponse, je suis embauchée comme secrétaire dans un Cabinet d’experts comptables situé à six arrêts de bus de chez moi. Je suis ravie de travailler pour ce couple charmant. Dans le cabinet Canet il y a sept personnes dont trois stagiaires. L’ambiance me paraît sérieuse et dynamique. J’assisterai aux conférences, je gagnerai 800 francs par mois, on m’a déjà promis 900 après un mois d’essai. Je travaillerai du lundi au vendredi mais les horaires risquent d’être variables en période de bilans pour les sociétés.

   Je suis rentrée à pied, il pleuvait, mes cheveux trempés dégoulinaient dans mon col. J’étais si heureuse que je m’amusais de tout. Dans une librairie, la vendeuse, une jeune fille de mon âge, m’a regardée. Je me saisissais de livres que j’ouvrais, retournais et reposais sans me gêner. Je lui ai demandé où se trouvait le rayon des pièces de théâtre, elle m’a répondu qu’il n’y avait que la collection Larousse de fascicules scolaires. Ce n’était pas ce que je cherchais, j’avais envie de lire « Ondine » de jean Giraudoux.

   À côté, mon chocolat préféré « le rocher praliné » n’était pas présenté dans la vitrine du chocolatier, alors j’ai poursuivi ma route.

   Devant le lycée Pasteur, des garçons m’ont sifflée me proposant de m’abriter sous l’un de leurs parapluies. Ils étaient bruyants, stupides, et ne me lâchaient pas, je regrettais de n’être pas montée dans le bus comme d’habitude. Ensuite, j’ai eu envie de m’acheter des fleurs. J’ai choisi des anémones, le bouquet le moins cher, aux couleurs rose et bleu-violet avec un cœur très noir.

    Je suis rentrée très tard. J’ai oublié de te dire : Lucas, mon frère chéri a quitté la maison hier pour faire son service militaire. Bien que sa caserne à Vincennes ne soit pas loin, cette séparation est douloureuse pour moi. Enfants, nous avons toujours été très complices et nous le sommes restés. C’est la première fois, qu’il ne dormira pas dans sa chambre à côté de la mienne.

   Je suis bien contente que toi et moi n’ayons jamais vécu ensemble, ce doit très difficile de se quitter après des habitudes de vie commune. Tu es bien loin mais je pense à toi, à nous, j’ai envie de tes baisers.

   Le lendemain, Martine m’a entraînée dans une salle de cinéma indépendant des Champs-Élysées qui donnait « Les parapluies de Cherbourg » de Jacques Demy. Je n’avais pas eu l’occasion de voir ce film quand il était sorti. Les personnages évoluent avec naturel dans leur quotidien en chantant comme ils respirent. Malgré les couleurs pastel et la beauté de Catherine Deneuve dans le rôle de Geneviève, l’histoire tourne au tragique. On a pleuré du début à la fin de la séance. Le refrain : « non je ne pourrais pas vivre sans toi ! » m’a profondément touchée. Leur histoire d’amour passionnée et déchirante m’a bouleversée. La scène où ils tirent les rois, Geneviève la couronne sur la tête dit à son nouveau prétendant : « Vous êtes mon roi ». Toujours amoureuse de son Guy, parti en Algérie, dont elle attend un enfant, elle choisit d’obéir aux diktats de la société. Je ne deviendrai jamais une Geneviève, je veux décider de mon choix de vie. Faisons tout pour que notre expérience ne ressemble pas à ce film.

   Ta Lucie qui t’aime.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

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