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Ventiane, le 26 janvier 1966
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Lucie Demontel
Paris
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Louis Hérault
Vientiane
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Mon expatrié chéri,
J’ai beaucoup aimé ta lettre et la façon dont tu décris la ville de Vientiane. Ne t’inquiète pas, je ne perds pas une miette de tes efforts épistolaires. Tu me fais découvrir ce que tu sais sur le Laos et c’est déjà bien.
À Londres, tu m’as dit que nous n’avions pas besoin de cette épreuve de séparation pour savoir que nous nous aimions. Cette épreuve, il faudra tout de même qu’elle se transforme un jour en victoire. Je ne pense pas que tu puisses m’oublier, j’ai confiance en ton amour mais je me vois toute petite et en t’imaginant là-bas, je ne peux m’empêcher de penser : qu’a-t-il besoin de me garder, ce Louis que l’on traite si bien au Laos ?
Dans une agence qui dépend de l’office de tourisme, j’ai déposé ma candidature pour un poste d’hôtesse d’accueil. On m’a fait remplir des questionnaires, je ne sais pas ce que cela donnera sans recommandation mais je tente ma chance. Je fais toujours les petites annonces du Figaro, c’est une bonne période pour dénicher quelque chose.
J’ai acheté un manteau cet après-midi, je le trouve très joli, il a un petit col de fourrure, je voudrais que tu le voies. Je vais demander que l’on me prenne en photo et je t’enverrai le cliché (s’il est réussi !).
Dimanche, Martine est venue déjeuner. Lucas qui partait ensuite à Vincennes pour les courses de chevaux nous a embarquées dans sa FIAT 500. Tout le chemin, il a répété : « J’espère que vous allez me porter chance ! » On a misé sur un cheval qui s’appelait Utopie. Il est arrivé quatrième, on a perdu le tiercé.
Le soir, au cinéma des Champs Élysées on jouait le film « Pierrot le fou » de Godard avec Jean-Paul Belmondo et Anna Karina. J’ai trouvé ce film incroyable. J’ai été déconcertée par Pierrot, un personnage bizarre. Il rencontre Marianne, tous deux rejettent la société et veulent satisfaire leur façon libre de vivre. Ils partent en cavale et se débrouillent avec des combines et des vols. J’ai été déboussolée par la musique, par les dialogues coupés. Les acteurs sont magnifiques, ils crèvent l’écran. Je me demande si j’ai bien compris le sens de ce film. En tout cas, c’est ce qu’on appelle la nouvelle vague.
Je suis à toi, je t’aime et nous serons unis, notre vie sera belle, belle.
Je t’embrasse mon amour. Lucie.
Photo Michel Rosse
