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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 62/103

📅 04 mars 2026
Episode 62/103

 

Ventiane, le 24 janvier 1966
Louis Hérault
Vientiane
 
Lucie Demontel
Paris

   Lucie, Lucette, Lucinette,

   Nous avons enfin emménagé dans un immeuble moderne. On m’a attribué un appartement neuf avec trois pièces, salle de séjour, chambre, cuisine, salle de bains. L’installation reste, tout de même, très provisoire, il y a un lit, un bureau, des fauteuils en rotin, une table basse. Je peux m’asseoir confortablement à un bureau pour t’écrire. Ce qui était impossible lorsque je logeais à l’hôtel. Ma cantine avec mes affaires personnelles n’est pas encore arrivée. Ne pas être entouré de mes objets habituels ne favorise guère mes élans épistolaires.

   En plus de donner des cours de français, je sais depuis ce matin quel sera mon principal travail. En tant que VAT (Volontaire à l’aide technique) je vais visiter des sites et évaluer les possibilités pour que des barrages puissent être construits. C’est passionnant, mais je crains qu’ici tout se fasse à la vitesse d’un escargot.

   Il est un peu tôt pour que je puisse te donner plus de renseignements, mais je vais essayer. Imagine Vientiane comme un grand village aux quartiers contrastés. Une large zone d’habitations construites en bois ou en bambou, sans électricité, sans eau, montées sur pilotis à cause des inondations de la saison des pluies. Les gens s’y entassent à plus d’une dizaine dans une seule pièce. Pas de meubles, on mange et on dort par terre. Au-dessous de ces maisons, l’inévitable motocyclette japonaise se trouve garée à côté de grandes mares croupissantes. Des gosses trempent leurs pieds nus et font clapoter l’eau, quelques pêcheurs soulèvent des nasses la plupart du temps vides.

   Les européens et les laotiens aisés vivent dans des maisons coloniales cossues entourées de parcs. Il y a des rues, bien sûr, avec une circulation importante et anarchique. On double, à droite comme à gauche, on se faufile entre les cyclos-pousses, les motos, les jeeps. Les trottoirs ne sont ni goudronnés, ni surélevés, la poussière rouge de la latérite se soulève, on en a plein le nez.  De petits magasins séparés par des panneaux de bambou tressé tenus par des Chinois ou par des indiens présentent pleins de marchandises variées. Des bouilloires en aluminium comme des bassines en plastique, des guirlandes de viande séchées de buffle, tout cela mêlé à des sacs pendus de toutes sortes remplis de thé ou autres herbes séchées. Il faut toujours marchander, j’ai du mal à m’y habituer car ce n’est pas dans mon caractère. Peu de laotiens sont commerçants. Ils sont soldats, fonctionnaires ou paysans, tous indolents, très bons vivants, pensant davantage à s’amuser qu’à faire la guerre ou des affaires. Je te décrirai les coutumes et traditions du pays quand je les aurai bien comprises. Je dois aller voir l’attaché militaire de l’Ambassade pour qu’il me dise dans quelles conditions tu pourrais venir. Je le trouve très sympathique. Il m’a dit qu’il a déjà reçu beaucoup de jeunes français au Laos. Je suis bien près de toi en pensée. Je ne voudrais surtout pas que tu t’ennuies, ici l’on aura une vie si différente de celle de Paris, tu trouveras ta place, j’en suis sûr.

   Aie confiance, je t’aime mille fois. Louis.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

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