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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 52/103

📅 28 janvier 2026
Episode 52/103

 

Londres, le 23 décembre 1965
Lucie Demontel
Londres
Louis Hérault
Paris

   Mon chéri malgré tout,

  Je suis très contrariée, pourquoi ne trouves-tu pas le temps d’écrire à mon père ou de parler avec maman avant ton départ ? Sa dernière lettre m’a profondément déplu. Elle a le culot de m’écrire que seul mon caractère aventurier me pousse à faire ce voyage. Maman est terrible, elle ne se gêne pas pour me mettre en garde. Dans sa lettre, elle dit : « Les jeunes filles asiatiques sont très belles et séduisantes, tout homme en Asie se laisse séduire, ton amoureux aura du mal à rester fidèle ! »  Tu te rends compte ! Elle ajoute aussi que Florian lui a téléphoné l’informant qu’il me rendait visite à Londres. Voilà ses mots : « J’ai demandé à Florian de t’interroger sur ton état d’esprit vis-à-vis de ta folle décision ». Florian, ce mal-aimé de ma famille, devient soudain un personnage intéressant pour maman. Tu sais combien j'ai envie de retrouver ma famille et de leur parler de toi, mais ils vont sûrement avoir une influence néfaste sur notre projet. Au tout début de nos rencontres, si je contais à mon frère mes petites déceptions quand tu étais en retard, ou quand tu annulais l’un de nos rendez-vous, Lucas furieux, me conseillait de ne plus jamais te revoir.

   J’ai très peur de la pression qu’ils vont exercer sur moi. Je retournerai vivre à Londres s’ils ne me comprennent pas et je travaillerai jusqu’à que j’aie mis de côté assez d’argent pour payer mon voyage.

   En ce moment, je suis épuisée, ça ne va pas du tout avec les gosses. Cet après-midi, j’ai dû cacher leurs pistolets à eau et leur confisquer un marteau, ils clouaient des affiches sur les murs. Quand leur mère est entrée, on se battait, j’essayais de récupérer mon bonnet de laine qu’ils se mettaient chacun leur tour sur la tête. John a dit : « Lucie voulait me donner une claque ».

   Dans l’entrée, la mère des enfants m’a rassurée en me disant qu’elle m’approuvait quand je me fâchais.

   C’est Noël. En Angleterre, cela tient une énorme importance aussi bien en décoration qu’en confiserie. J’espère bien que nous serons réunis pour les prochaines fêtes.

   Je ne suis pas malheureuse, je suis contente de ma vie car je ne cesse de découvrir et d’apprendre. Mais je crains de ne pas aller assez au fond des choses, j’ai peur que l’on me juge paresseuse et peu profonde. Contrairement à toi, qui penses beaucoup, et ne laisses que peu de place aux sensations, j’aime flâner, contempler et raconter aux autres mes impressions. Il fait un temps pourri à Londres avec du « fog », du matin au soir, pas froid mais tellement humide que je déserte les parcs.

   La semaine prochaine Florian sera là et j’espère qu’il me divertira car la date de ton départ approchant, je vis dans une grande inquiétude.

   Dans ma chambre après t’avoir écrit, ma peine a éclaté, jaillissant hors de moi en une vraie détresse, un désespoir complet que je cachais dans un coin de mon cœur : seule à te dire que je t’aime, seule à penser que je t’aime, à savoir que je t’aime, parce que c’est vrai et que tout le reste n’a pas d’importance.

   Lucie.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

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