|
Londres, le 18 décembre 1965
|
|
|
Lucie Demontel
Londres
|
Louis Hérault
Orléans
|
Mon Loulou adoré,
Décidément, l’idée que l’on se fait de l’armée n’est jamais assez minable. Mon père a toujours eu l’habitude de répéter que le service militaire ne servait à rien, là au moins vous avez un point commun ! Heureusement, pour toi la quille se rapproche. Je préfère ne pas me remémorer notre séjour londonien sinon je pleure. J’ai les idées les plus amères. C’est tout de même dégoûtant que nous soyons séparés. Je voudrais être ta femme simplement, je voudrais en finir avec tous ces gens que je n’aime plus depuis que je t’aime. Je voudrais être ta femme pour ne vivre que pour nous deux.
Hier, je suis retournée chez Ibrahim et Mahomet. Leur appartement est confortable avec deux chambres et un grand salon. On a mangé des olives et de la féta turque en buvant du thé. Ils ont mis un très beau et très surprenant disque de Bach dont le morceau était interprété par Andrès Ségovia, cela a réveillé mon grand amour pour la guitare. Mais j’ai eu peur de rater mon dernier train et Ibrahim m’a raccompagnée à la gare. Tout le long du chemin nous avons bavardé. Je te rassure, il ne me parle plus des sentiments qu’il éprouve pour moi. À un moment, il m’a dit : « Je ne comprends pas pourquoi tu ne rentres pas à Paris plus tôt ? »
Je suis restée muette. Nuit et jour, je m’efforce de ne pas penser à cette solution et sans le savoir, il a retourné le couteau dans la plaie. Dignement, je lui ai répondu : « Je ne ferai jamais cela, je veux respecter mon contrat à Londres ».
Je pense que si nous nous étions retrouvés pour si peu de temps le moment de se séparer aurait été encore plus déchirant, tu ne crois pas ? Je préfère que tu rendes une deuxième visite à mes parents. Alors que je demandais à maman si elle t’avait de nouveau convoqué, elle m’a répondu : « Pense à toi au lieu d’avoir les yeux bandés par ta nouvelle passion ».
Maintenant, elle appelle ça une passion ! Je ne sais pas à qui lui doit-on ce changement ? Si tu vas la voir, arrange-toi pour qu’ensuite je puisse travailler sur le terrain que tu auras défriché.
Je t’aime, je t’aime, écris-moi. Lucie.
Photo Michel Rosse
