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Caserne d'Orléans le 12 novembre 1965 |
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Louis Hérault
Orléans
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Lucie Dumontel
Londres
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Ma Lucie,
Voilà, j’ai commencé mes classes. Mais coup de théâtre ! Contrairement à mes optimistes prévisions, je vais rester non pas trois jours, mais trois semaines ici. Je ne partirai pas au Laos avant le 26 décembre. La vie de caserne est ainsi faite, on est écœuré le premier jour, et on rit le lendemain…
Heureusement que je n’ai pas à passer seize mois ici ! On y entend que crier, on n’y fait qu’attendre (pas au soleil à l’ombre bien sûr !). Nous passons le temps comme on le peut : bridge, lecture. On a froid même dans les chambres où les tuyaux de poêle joignent mal si bien que quand on l’allume la pièce se remplit de fumée, on ouvre alors la fenêtre et on a encore plus froid. Comme tu le vois on ne fait plus attention à rien, on laisse le temps filer.
Aujourd’hui, revue de détails. Cela veut dire qu’il faut aligner les lits, faire le ménage et exposer ses affaires sur son lit. C’est curieux, certaines personnes se montrent très intéressées par ces diverses opérations ! Je me faisais beaucoup d’idées sur l’armée mais je n’imaginais pas à quel point le régime qu’on nous impose pouvait être abêtissant. On ne cherche même pas à donner à un brave paysan, qui n’a jamais quitté sa campagne, de quoi sortir de lui-même. Ce qui pourrait devenir pour lui une certaine ouverture sur ce qu’il ne connaît pas se résume bien vite à quelques mouvements automatiques toujours ennuyeux. On passe son temps à changer de tenue, à attendre, à plier ses couvertures ou ses draps et, à attendre, à taper la semelle dans une cour ventée. Parfois, délectation suprême ! On marche au pas sous la direction éclairée d’un aboyeur de carrière. On doit cacher tout ce que l’on peut avoir de personnel. Ils interdisent tout isolement, toute concentration devient impossible. On n'a que des occupations qui assèchent l'esprit. Je ne peux pas penser à toi comme je le voudrais. Certains se sont mariés pour repousser la date de leur service militaire. Cela m’aurait été presque intenable. Marié et dans une caserne, c’est à devenir fou. J’ai retrouvé un copain de lycée, il est là depuis deux mois et aujourd’hui, il a eu sa première sortie pour trente-six heures. Quand on demande comme lui une permission, on redouble de zèle, on a tellement peur de la voir refusée ! On astique tout, son lit, son armoire, ses boutons, ses chaussures. On s’acquitte avec joie et sérieux de toutes corvées, on se fait couper les cheveux très courts et l’on prie le bon Dieu que le commandant soit dans un état d’esprit suffisamment compatissant pour ne pas trouver votre nez trop long ou votre nœud de cravate trop serré sinon permission refusée. Cela pour te dire, que même les esprits les plus forts, sont bien obligés de se soumettre à ce conformisme que je trouve désolant.
Évidemment, pas question de sortir dimanche, mais comme ils sont très gentils avec nous, ils nous emmènent en promenade à Chambord en tenue de campagne (treillis, rangers et casque lourd).
Tu vois je suis assez dégoûté, j’ai très mal à la gorge, j’ai sûrement une angine. J’attends avec impatience la fin de ces trois semaines.
Ton malheureux Louis.
Photo Michel Rosse
