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Orléans, le 6 novembre 1965 |
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Louis Hérault
Orléans
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Lucie Dumontel
Londres
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Lucie chérie,
Pour la première fois depuis que je suis parti de Londres, j’ai vraiment le cafard. J’ai pensé qu’au Laos même au téléphone, je n’entendrai plus ta voix avant longtemps.
Arrivé chez toi, ta mère m’a ouvert, Joke a sauté sur moi pour que je le caresse, il s’est même roulé sur le dos pour que je lui gratte le ventre. Ta mère était ravie de voir que son chien m’appréciait, je crois avoir marqué un point. Ensuite, elle m’a dit que ton père n’était pas là. J’ai été déçu mais comme j’avais oublié mes gants couleur beurre frais pour lui demander ta main, ce n’est que partie remise. De la cuisine, ta mère a rapporté des petites gougères chaudes me proposant un verre de vin blanc en apéritif. Tu as une maman charmante, elle m’a tout de suite demandé de l’appeler par son prénom : Evelyne. Pendant ce déjeuner, j’ai un peu l’impression de revivre avec toi, j’ai eu encore plus envie de te retrouver, tu étais partout, tes oreilles ont dû te siffler. Je me suis peut-être un peu laissé prendre aux facilités de cette vie familiale. On a beaucoup parlé de toi. Je lui ai dit que, contrairement à ce qu’elle affirmait, je te trouvais très mature. Elle a eu l’air étonné. On est passé à table, elle avait cuisiné un lapereau à la crème que j’ai trouvé délicieux et en dessert, il y avait une tarte aux pommes.
En même temps qu’elle servait le café, elle m’a donné à lire une lettre que ton père m’adressait. Je te la recopie au cas où elle ne t’aurait pas été communiquée.
Monsieur,
Je suis désolé de vous apprendre que ma fille ne vous rejoindra pas au Laos.
- Premièrement, à cause de la guerre dans cette région. Même s’il m’est désagréable de vous parler de mon expérience personnelle, il me faut vous dire que je me suis marié en 1942. J’ai appris de cette situation de guerre qu’il était plus simple - quand cela devient trop dangereux - de se débrouiller seul plutôt que de chercher à sauver la peau de deux personnes à la fois. Nous avons eu beaucoup de chance Évelyne et moi. Après ma fuite à la campagne pour éviter le STO, elle a réussi à me rejoindre sans être inquiétée. Je n’aimerais pas que ma fille Lucie ait à courir ce genre de risques.
- Deuxièmement, je tiens à conduire ma fille à mon bras dans l’église le jour de son mariage.
- Troisièmement, n’étant pas majeure, Lucie n’est pas en âge de décider seule de son avenir.
Bien à vous.
Francis Dumontel.
J’ai peur que tu sois déçue. Tu t’attendais à ce que je te dise que j’avais tout arrangé. Je ne peux malheureusement pas t’annoncer cela, mais je suis confiant. Si ton père s’inquiète de la situation là-bas, je lui enverrai des communiqués de l’AFP afin de l’assurer qu’il n’y aucun danger à craindre au Laos.
Ta mère ne s’oppose pas fermement à ce que tu me rejoignes à Vientiane. À un moment, elle a émis l’idée que j’aurais peut-être une permission pour rentrer en France au mois d’août et ne pas repartir. D’un côté à supposer que cela soit possible, je pourrais en effet revenir mais d’un autre côté, il me restera quatre à cinq mois à tirer dans une caserne en France où je ne gagnerai pas d’argent. Ne crois pas trop ta mère si elle t’annonce que je suis entièrement d’accord avec elle. Enfin, nous avons gagné une chose : être pris au sérieux.
Pour toutes ces raisons, je crois que rien n’est perdu. Je pense que nous devrons agir de la façon suivante :
- La vie au Laos est calme et je peux te trouver une occupation. J’écris dans trois mois à tes parents, leur demandant que tu viennes me rejoindre et je pense qu’alors, ils accepteront.
- La situation est trop dangereuse et alors ton père essaye de me faire revenir.
Je n’abandonne pas, plus que jamais j’ai envie de vivre à tes côtés. Écris-moi quand tu t’ennuies. Je n’attends que tes lettres. Cette satanée grève d’Air France m’en a privé toute la semaine. Ce matin encore, je n’avais rien.
Rêve à tout ce qui nous attend, mon amour. Une vie qui n’aura rien de monotone, nous penserons d’abord à nous et nous serons heureux.
Je t’aime mille fois. Louis.
Photo Michel Rosse
