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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 39/103

📅 14 décembre 2025
Episode 39/103

 

Londres, le 2 novembre 1965

Lucie Dumontel
Londres
Louis Hérault
Orléans

    

   Louis, my boyfreind,

   Comme je suis contente ! Tu as donc trouvé une date pour rendre visite à mes parents. Mais quand tu seras à l’appartement, rappelle-toi surtout que mes échanges avec ma famille sont toujours aussi tendus. Papa insiste « tu ne partiras jamais ma fille, c’est trop dangereux, il y a la guerre là-bas ». Maman insiste sur cette séparation qui nous fera beaucoup de bien. Ce qui compte, c’est qu’ils te voient comme quelqu’un de sérieux. Méfie-toi de mon frère, il se comporte en vrai sicilien quand il s’agit de moi, sa sœur.

   Depuis que tu es parti, chaque jour je parle, je souris. Quand on me pose une question, je réponds. J’imagine que le temps passe mais soudain, rien ne compte plus, ton absence m’apparait si claire que je me mets à pleurer et je ne peux plus m’arrêter. Ce vide entre toi et moi s’agrandit, mes larmes continuent de couler, ma gorge devient sèche, j’ai mal de te sentir si loin. Rien ne me satisfait ni tes lettres, ni les photos que tu m’envoies, rien n’est vrai. Je serais prête à sauter dans le premier avion pour te voler un baiser. Et puis je parle, je souris, oubliant ma peine jusqu’à ma prochaine crise de larmes. Tu ressens sûrement la même douleur en essayant de te passer de moi. La rose dit au Petit Prince lorsqu’il s’en va : « Tâche d’être heureux », le petit Prince se soûle de nouveautés, de découvertes, jusqu’au jour où il ne peut plus vivre sans elle. On ne peut se défaire de ce que l’on a apprivoisé !

   Mais j’arrête de me plaindre, c’est ridicule.

   Samedi, je suis allée au théâtre avec des amis.  Le spectacle qui se donnait était une adaptation de « My fair Lady ». J’avais vu la comédie musicale avec Audrey Hepburn dans le rôle d’une fleuriste sans le sou. Je trouvais qu’elle était un peu niaise dans ce rôle et l’acteur Rex Harrison excessif jouant les Pygmalion. Au théâtre, on avait l’impression que le personnage de My Fair Lady était joué différemment. La jeune fille acceptait de grandir sous l’influence et l’intelligence brillante de cet homme. Il la faisait participer, entrer dans sa culture et les deux acteurs de théâtre partageaient, échangeaient, communiquaient mieux que dans le film. J’ai adoré. 

   Au retour, j’ai pris le dernier train. Dans la gare, il y avait une bande de filles un peu fofolles et plusieurs garçons titubant ou vomissant. J’ai trouvé un compartiment vide, je me suis installée dedans, j’étais fatiguée. Un garçon est monté à Ladywell. Il a commencé à me parler, me demandant mon prénom et à quelle station je descendais, puis il m’a pris les deux mains et m’a littéralement sauté dessus criant : « Kiss me, Kiss me please, kiss me ». Je lui ai demandé s’il était fou, j’ai tenté de le repousser. Comme je n’y arrivais pas, je lui ai envoyé une gifle. Il m’a regardée et il a dit : « You’re not English ! » puis, il a filé dans un autre compartiment.

   Dimanche en fin d’après-midi, je suis retournée dans le pub que je t’avais fait connaître où l’ambiance est joyeuse. J’ai commandé une « double stout » cette bière brune que tu apprécies pour son goût de caramel.

   Les anglais sont de curieuses personnes, sur un magnétophone, ils avaient enregistré une chanson de Barbara : « La petite sonate ». Comme je la connaissais par cœur, je l’ai chantée, en même temps, que le disque tournait. Un petit vieux m’a dit : « Restez en Angleterre, voyez comme on s’amuse ici ! ».

   Il m’a proposé une partie de fléchettes, il a gagné puis, il m’a raccompagnée jusqu’au bus. J’espère te divertir avec mes idioties, je force mon cœur à être gaie, ce qui n’est pas facile ! Mon amour, je te quitte, en t’embrassant partout. Lucie.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

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