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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 37/103

📅 07 décembre 2025
Episode 37/103

 

Londres, le 28 octobre 1965

Lucie Dumontel
Londres
Louis Hérault
Orléans

    

   Mon homme adoré,

   Je prolonge mon dialogue avec toi en t’écrivant sur ce papier bleu, ce papier léger, ce papier velours, ce papier magique, j’inscris ma tristesse. Je pense à toi si fort.

   Ce matin, tu dormais contre moi, ton visage sur mon oreiller enfoui dans ma masse de cheveux. Pour me détacher de toi, j’ai dû rassembler mes cheveux en une queue de cheval. Ton visage a disparu dans le creux de l’oreiller, j’ai repoussé ta jambe, soulevé ton bras, tu as soupiré. Je me suis levée. Debout, derrière le rideau de velours aux mille fleurs brodées, rose bonbon, j’ai regardé par la fenêtre la rue déserte. Je scrutais tout ce gris, ces cottages identiques.  Chaque bow-window présentait la même table repliée devant la fenêtre. Je me suis mise à haïr ce pays, ce climat, ces anglais si conventionnels. J’avais froid et une envie folle de retourner me coller à ta peau, à ton odeur, à ton sexe et te caresser pour te retenir.

   Notre chambre étant à côté de la cuisine de l’hôtel, j’ai entendu des cliquetis, des bruissements. J’ai senti l’odeur de pain grillé, le petit déjeuner se préparait. Le garçon d’étage a frappé à notre porte, je lui ai pris le plateau des mains. Je t’ai rejoint dans le lit calant le plateau sur mes cuisses. Tu t’es réveillé, tu m’as embrassée, et tu t’es levé. Je ressentais une soudaine gaieté en découvrant ce que l’on avait mis sur ce grand plateau. Le thé traditionnel dans sa théière à fleurs, le jus d’orange, les toasts, la confiture d’orange, des œufs brouillés bien jaunes, des pétales de pamplemousses étalés sur une soucoupe, du bacon, une petite saucisse et des haricots rouges. Le petit déjeuner au lit n’étant pas dans tes habitudes, tu m’as pris le plateau et tu l’as posé sur la table. Je me souviendrai longtemps de ce breakfast de roi.

   Appuyée contre la porte que tu as refermée, incapable de détacher mon regard de ce mur qui nous sépare, glacée et rougissante, je relève le châle qui découvre l’épaule nue sur laquelle tu as posé ton dernier baiser.

   Je t’en supplie, ne m’en veux pas. Je ne t’ai pas accompagné à l’aéroport de Londres. Je n’aurais pas trouvé de mots t’encourageant à partir, je n’aurais fait qu’exprimer ma douleur sans contenir mes larmes.

   Pour toi, ce petit vol jusqu’à Paris n’est qu’un avant-goût. J’imagine la grande émotion que tu vas ressentir en montant dans l’avion pour Vientiane, un vol qui durera plus de vingt heures. Ce sera ton premier long voyage. 

   Nous nous sommes jurés de nous retrouver et je te rejoindrai le plus vite possible. Rien ne me fait peur. Je n’accepterai jamais d’être séparée de toi pendant plus d’un an. Mes parents considèrent que notre décision de vivre ensemble est irréfléchie et qu’une séparation d’une année serait bénéfique pour que l’on soit sûr de nos sentiments. Ils ont oublié ce que voulait dire aimer.

   Notre amour devra se contenter dorénavant de ce seul moyen de communication : notre correspondance. Une page par jour pour combler le vide, le seul échange qu’il nous restera. À lire tes lettres, dans ma tête surgira du soleil, de la chaleur, des oiseaux colorés voleront, des fleurs de pavots s’ouvriront, devant un fleuve immense, grâce à ton courrier, je découvrirai un pays inconnu aux senteurs fortes de l’Asie.

   Ne tarde pas à m’écrire. Des baisers chauds. Lucie.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

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