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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 32/103

📅 19 novembre 2025
Episode 32/103

 

Londres, le 10 octobre 1965

Lucie Dumontel
Londres
Louis Hérault
Orléans

  

Louis,

   Je te remercie de tout mon cœur pour cette lettre qui ne remet pas en cause la confiance que tu as mise en moi. Dans ma tête je te parle, cette communion d’esprit a coulé en moi dès le premier jour de notre rencontre. Je ne pensais pas dépendre de quelqu’un, comme je dépends de toi, je ne croyais pas pouvoir être complétée. J’étais moi et cela me suffisait. Je n’imaginais pas que tu m’apporterais à toi seul ce que je prenais à chacun. Je vois clair en moi, tu es très envahissant Louis mais comme tu le dis, « L’empreinte sur nos deux corps ne peut plus s’effacer maintenant ».

   Je suis toujours émerveillée par la propreté, la netteté de tes lettres, elles sont explicites, ce que tu dis est clair, je t’envie. Moi, j’écris comme je le sens, j’écris vite parfois d’une manière illisible et sans trop me soucier de mes fautes d’orthographe ou de mes répétitions. Si je trouve que je n’exprime pas clairement ma pensée, je déchire et je recommence. J’ai dans ma tête une multitude d’idées qui me paraissent intéressantes mais je ne sais pas les ordonner, les classer. D’ailleurs, je manque de discipline dans tous les domaines.

   Alors, je m’oblige à remplir mon emploi du temps, à la minute près, pour discipliner mes envies d’inconstance et de fantaisie.

Journée du mardi 10 octobre.

7 heures : réveil morose.

7 heures trente : petit déjeuner thé œufs brouillés, un régal !

8 heures : train pour rejoindre la Pitman School.

10 heures 30 : pause à la Cafétéria, discussions avec des amis.

11 heures : retour en cours. On a eu droit à des projections filmées par groupe de dix. Je te rassure, je me suis assise entre un grand mexicain et un petit japonais. Je dois comprendre le français du japonais et l’espagnol du mexicain. S’ils me parlent en anglais, je comprends encore moins.

13 heures : sandwich et courses.

15 heures trente : récupérer John et Paul à l’école, les garder jusqu’au retour des parents.

18 heures : dîner chez les Edgley.

19 heures : retour dans ma chambre. Lecture : Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde en anglais.

Maman doit me téléphoner demain soir.

 

    Je me suis acheté une crème terrible, une cold Cream qui rend ma peau douce.

   Dans ma chambre minuscule, le lit est haut et le matelas trop mou. Pour lire, je m’assieds l’oreiller calé sous mes fesses sur le cadre en bois du bord de mon lit, les jambes ballantes, je suis bien. 

   Quand j’écris, je m’installe par terre et je pose mon papier sur la table de nuit, il n’y a pas d’autre table dans la chambre. J’écris aussi à la cafétéria au sixième étage de l’école. Mes amis turcs se moquent de moi. Dans mes lettres, je dois te parler de mes défauts. Je ne suis pas aussi profonde que tu le crois. J’ai peur que tu te fasses une idée trop belle de moi. Tu es tellement sérieux, tu as tellement les pieds sur terre, je pense à ta réussite, à ta volonté.  J’adore quand tu m’écris : « Nous ferons, nous aurons, nous serons », tu imagines tant de choses pour nous deux ! Je ne suis pas triste mais heureuse.

   Où es-tu ? À quoi penses-tu ? D’accord, tu es là, tu penses à moi, je m’en doutais.

   Je t’embrasse tendrement. Lucie.

Photo Michel Rosse

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