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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 30/103

📅 12 novembre 2025
Episode 30/103

 

Londres, le 2 octobre 1965

Lucie Dumontel
Londres
Louis Hérault
Orléans

  

   Love,

   Il y a un diable en moi et j’ai envie de tout casser. J’essaye de trouver à occuper mes mains. Je lave un pull-over, je range mon armoire, je vide mon cendrier etc… Je tourne dans ma chambre comme une âme en peine. J’ai une peur atroce de te faire du mal. Je souffre en pensant que tu souffriras en lisant ma lettre. Je ne t’ai jamais menti, tu n’imagines pas l’effort que je dois fournir pour me décider à te dire la vérité. Dire ou ne pas dire ?  Après l’aveu que je vais te faire, je crains que tu me méprises.

   Vendredi, je suis allée au cours et, après la classe, j’ai mangé quelque chose à la cantine de l’école. Depuis une semaine, je n’avais pas eu de nouvelles de mes amis turcs mais ce midi-là, Ibo (Ibrahim) est venu s’installer à ma table. Il se comportait comme d’habitude d’une politesse extrême, heureux de me voir mais très vite axant la conversation sur lui-même. Il prépare une licence de physique-chimie et se montre content de ses résultats. Il aime à se faire plaindre, il se tient la tête pour exprimer le travail énorme qu’il a fourni la nuit dernière. Il est très comédien, tout en lui est fabriqué, mais cela m’amuse. Il m’a demandé ce que je faisais samedi. J’ai pensé au weekend plein d’ennui que je passerai à New Beckenham. Il a vu ma tête et m’a dit : « Tu peux venir chez nous Momo (Mahomet) sera content de te voir. » J’ai fait : « ok ».

   Samedi à seize heures, j’ai sonné chez eux. On a regardé la télévision, une émission de jeux stupide. J’étais totalement absente, j’avais envie de te retrouver mon Loulou. Momo a dit : « je vais acheter des chips et de la bière ».

   Je voulais m’allumer une cigarette mais Ibo très prévenant me retira la boîte d’allumettes des mains et comme je résistais, c’est ma main qu’il attrapa. Nos mains se coordonnèrent, il avait les mains froides comme toi. Je ne sais pas comment se fait-il qu’il m’ait embrassée, j’étais si troublée, j’étais incapable de le repousser. Oh ! Louis ! Ne me blâme pas, je ne suis qu’une fille faible et stupide et je me déteste tellement ! Ensuite, Momo est revenu et nous avons dîné.

   Ibo m’a raccompagnée à la station de métro en m’expliquant : « Lucie, je sais très bien ce que tu ressens mais ce n’est pas de ma faute, je suis sûr de t’aimer. »

   On est dimanche, j’ai écrit et déchiré dix fois cette lettre. La journée a été très longue. Je suis si seule ici, quand je serai à Paris, on me parlera de toi, je verrai Martine, tout le monde sera très gentil. Je ne t’ai jamais autant aimé. Promis je passerai dorénavant les weekends avec les Edgley.

   Des baisers. Lucie.

Photo Michel Rosse

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