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Paris, le 25 septembre 1965 |
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Lucie Dumontel
Londres
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Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème
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Mon chéri,
Ah ! La 2 chevaux ! La trouille que j’avais d’être découverte chaque fois que je faisais le mur en sautant par la fenêtre et en rentrant au petit matin. Je ne me suis jamais fait prendre, ces souvenirs me sont précieux. Une nuit, papa en voiture sur le parking de la plage avec les phares de sa Rover, a balayé les dunes voulant être sûr que nous n’étions pas restés à dormir sur le sable. C’est maman qui me l’a raconté, papa ne m’a rien dit. Ce soir-là, on dînait à la pizzéria, c’est après que l’on est allé se cacher dans la forêt.
Une fois pourtant maman s’est inquiétée de boutons rouges sur mes cuisses et comme j’en avais un peu partout, elle a pensé que c’était des puces. Elle a pulvérisé du Fly-Tox dans mon lit. Tu vois, même les moustiques de la forêt ne m’ont laissé aucun souvenir désagréable.
Hier, après avoir mangé des Fish and Chips, j’ai eu un mal au cœur qui ne me quittait pas me donnant un joli cafard. Cela m’a coupé l’envie de fumer. Heureusement, le malaise s’en est allé, mais j’ai peur qu’avec la première cigarette me revienne le dégoût.
Je continue à écrire sur moi puisque tu me le réclames. Quand nous sommes ensemble, tu me demandes souvent : « À quoi penses-tu ? ». Je cherche alors une pensée originale, mystérieuse à te communiquer en jouant à « la belle ténébreuse ». Cependant, tu lis sur mon visage et tu vois bien que je ne pense à rien. En général, on découvre mes sentiments bien avant que je n’aie ouvert la bouche. Que veux-tu je suis sincère, vivante, je sens, je bouge, je vibre. J’éprouve de la sympathie, de l’antipathie, deux sentiments excessifs chez moi. Si tu veux je te donne l’exemple de l’amitié qui m’est venue pour deux garçons turcs : Ibrahim Amirak et Mohammed Gurumlu qui sont dans ma classe à la Pitman school. On ne se quitte plus, on discute à la Cafétéria, à Hyde Park, je joue au foot avec eux. On est allés au cinéma où se donnait « The mirage ». Grégory Peck joue formidablement. Demain, on ira à la Tate Gallery.
Est-ce que tu trouves que c’est mal de sortir avec deux garçons ? Je ne sais pas si tu me comprends, je vis mon état de fille sans complexe. Je veux me sentir l’égale dans leur amitié, je fréquente des garçons comme des compagnons et pas comme des amants potentiels. J’aime échanger, m’intéresser aux autres même s’ils sont très différents de moi. Donner me plaît, pas dans un sens religieux, mais pour recevoir, noter et comprendre des êtres appartenant à d’autres cultures. Je ne voudrais pas que tu sois jaloux, je leur ai dit que j’étais fiancée et ils sont très respectueux. Ne t’inquiète pas, je ne suis pas la femme de tout le monde, je suis ta femme mais je ne peux m’empêcher de distribuer mon amitié à ceux qui l’acceptent.
À quinze heures trente, je suis allée chercher les deux petits anglais que je garde : John et Paul. Ils sont assez insupportables et s’amusent à se cacher et à me perdre tout le long du trajet depuis la sortie de l’école jusqu’à leur maison. Je les trouve très débrouillards, ils m’ont montré comment allumer le poêle, comment préparer leur goûter, on voit qu’ils ont été habitués à rester seuls dans l’appartement. Leurs parents sortent beaucoup, leur mère est une jolie blonde qui conduit une grosse Jaguar, ils me payent cinq livres par semaine.
En fin d’après-midi, on a imaginé une sorte de bataille navale dans la baignoire avec de magnifiques vagues. On s’est bien amusés. J’ai dû essorer et essuyer toute la salle de bains, c’était épuisant. Je crains que l’éducation que je donnerai à nos enfants ne soit jamais sérieuse. Je compterai sur toi pour faire preuve d’un peu d’autorité pour mettre fin aux jeux que j’inventerai. Tu seras, je suis sûre, plus sévère et intransigeant que moi. Après le dîner les gamins s’endorment très vite, cela me laisse du temps jusqu’à ce que les parents rentrent du Pub.
J’ai eu maman au téléphone. Ce que je lui ai dit lui est passé au-dessus de la tête. Elle n’a rien écouté et veut croire que ma relation avec toi est une tocade.
Sur la photo que tu m’as envoyée, c’est l’automne. Tu es assis, ton dos bien droit appuyé contre un mur couvert de vigne vierge, un verre de jus d’orange, un cahier ouvert, un stylo. J’y vois des carrés verticaux de couleurs : l’orange du verre, le vert sapin de la table carrée, la chemise Lacoste jaune, le rouge sang du mur. Je plisse les yeux, j’imagine un tableau peint par Nicolas de Staël. C’est beau.
Alors que je me sens empreinte de toi et que tu es dans toutes mes visions, je dois cependant t’avouer que je t’ai menti. Oui, la dernière nuit que nous avons passée à Paris ensemble, je t’ai fait croire que je dormais. Penché au-dessus de moi, tu écoutais ma respiration et je m’appliquais à faire semblant en truquant mon souffle. Je voulais juger de ta douceur, de ta tendresse à me regarder dormir. C’était merveilleux, à un moment tu as baissé un peu la couverture et tu m’as donné deux baisers sur l’épaule, je t’ai aimé comme jamais. Ou peut-être comme je t’aimerai toujours ?
À bientôt, mon amour. Lucie.
Photo Michel Rosse
