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Paris, le 19 septembre 1965 |
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Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème
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Lucie Dumontel
Londres
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Ma petite Miss,
Fais bien attention, il n’y a rien de pire que ces machins rose et ces trucs verts arrosés de thé anglais pour donner de l’embonpoint à un organisme français non habitué (qui s’en plaindrait !) à ces débordements gastronomiques.
Je suis heureux de savoir que tu es bien tombée et que ton moral est bon.
Je regrette de ne pas m’être organisé pour t’accompagner à Londres. Depuis ton départ, je suis tout perdu c’était comme si je craignais de ne plus jamais te retrouver.
Le temps s’écoule moins vite, mais avec le soleil revenu, je m’habitue à te savoir loin, je ne suis plus si triste et pense beaucoup à nous. J’ai tout loisir de faire des retours en arrière. Je me demande par quel miracle nous sommes arrivés à nous entendre et nous aimer comme nous le faisons maintenant. Avoue que beaucoup de choses nous séparaient comme le mode de vie, les occupations, ou le milieu social. Heureusement, nous avons la même conception de l’amour basée sur la confiance, l’estime et l’amitié.
La première fois que je t’ai vue, j’ai eu envie de te rendre heureuse, de t’apporter tout ce que tu n’avais pas. Et puis, j’ai eu aussi envie de connaître quelqu’un d’adulte qui saurait me dire zut. Tu es la première fille que j’ai prise au sérieux et que je fréquente, non pas par hasard ou parce que ça se trouve comme ça, mais parce que je le désire très ardemment. Je t’avoue très franchement que jusqu’à présent j’ai été comblé. Tu ne m’as jamais déçu (mais cette restriction a-t-elle un sens ?).
Tu sembles parfois me reprocher ma grande confiance en moi. Il faut ici faire la part des choses. J’ai souvent fréquenté des copains d’étude qu’il fallait traîner, tirer pour leur faire faire quelque chose. Si j’ai réussi à les persuader de me suivre ce n’est pas en montrant mes doutes.
Quand on se trouve en face d’un interlocuteur déterminé et bien défini, tout pour moi n’est que question de volonté. Les livres de vente enseignent que le fait de ne pas vendre tel ou tel article d’un client éventuel est uniquement la faute du vendeur qui n’a pas su trouver l’argumentation adéquate. Dans ce schéma il y a une part plus ou moins grande de mauvaise foi qui entre en jeu. Bref, j’ai confiance en la (non ma) volonté. Mais quels sont les rôles qu’on entend faire jouer à sa volonté ? Les gens nous fréquentent si l’on peut leur apporter quelque chose. Si l’on a confiance en soi, on communique toujours cette confiance. Ce que je fais pour toi aiguise ma volonté de te donner confiance en toi. Je suis profondément heureux quand tu dis me comprendre. Cette communion nous permettra de faire de grandes choses.
Quand on parle d’affectivité pas question de jouer, on ne donne que ce que l’on a. On pratique l’amour tout nu au sens propre comme au sens figuré.
Je ressens ton absence physiquement mais nos liens sont si forts que je supporte cette absence intellectuellement, c’est-à-dire avec ma raison. Remarque bien je t’écris cela avec résignation car j’aime ton corps et tes bras, je brûle d’envie de t’embrasser. Je ne peux m’empêcher de penser à notre 2 chevaux garée loin de toute habitation sous les pins au milieu de la forêt de Sion sur l’océan. Quand après avoir sorti la banquette, on étalait à l’arrière de la voiture deux couvertures : notre lit pour la nuit. La douceur de ta peau, le creux de tes reins, la position de dormeuse sur le ventre découvrant la forme gracieuse de tes fesses. Non, je n’ai rien oublié et je veux tout te dire : mes espérances, mes craintes sans souci de justification car je t’aime très fort.
Ne considère pas notre avenir en termes de jours. Nous nous aimons assez je crois pour supporter quatre mois d’absence. Tu es en moi comme je suis en toi. L’empreinte sur nos deux corps ne peut plus s’effacer maintenant. Continue à me parler de toi le plus souvent possible. Cette semaine, je n’ai pas eu de tes nouvelles.
Je t’embrasse. Louis.
Photo Michel Rosse
