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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 26/103

📅 29 octobre 2025
Episode 26/103

 

Paris, le 17 septembre 1965

Lucie Dumontel
Londres
Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème

   J’ai passé tout mon temps en petits déjeuners depuis mon départ de Paris. À Orly j’ai attendu deux heures avant que le « fogg » se dissipe sur Londres. On nous a conviés à nous restaurer dans un salon, la traversée fut très courte, trop courte, j’adore être dans le ciel. À ma descente d’avion, un vieux gentleman distingué m’a proposé de porter ma valise. Il était charmant mais à la sortie ses amis l’attendaient et soudain, il m’a laissée tomber comme deux ronds de flanc, et il a fait semblant de ne pas me connaître. J’étais à la gare Victoria, on ne m’avait pas prévenue que mon train de banlieue pour New Beckenham partait de la gare de Charing Cross. J’ai pris un taxi, mais lorsque j’ai voulu le payer, je n'avais pas assez de pounds. On a décidé d’un petit commerce avec de l’argent français. Dans le train un Beatles blond s’est assis à côté de moi et ne m’a pas quittée des yeux de tout le voyage. Il n’avait qu’un défaut, il bégayait.

   À peine arrivée chez mes anglais, j’ai eu droit à une tasse de thé accompagnée de petits gâteaux verts et roses, le thé soigne tous les maux d’après eux. Leur cottage a une configuration plutôt compliquée :  la cuisine se trouve au sous-sol, on monte pour le séjour, on monte pour leur chambre avec la salle de bains, on monte et, oh merveille !  Ma chambre est minuscule mais très jolie.  Un petit lit sous le bow-window, une armoire étroite, une table de nuit et une chaise. Sur l’étagère, un bouquet de tulipes en plastique jaune et mauve, une Carmencita dansant le flamenco et un chien en porcelaine. Des fleurs partout sur les murs, sur les rideaux et sur la couette.  Les Edgley n’ont pas d’enfant, je dois juste aider le matin à ranger la cuisine et faire le ménage. La formule que j’ai choisie consiste à aller chercher après l’école deux enfants d’une autre famille et à les garder jusqu’au retour de leurs parents. Je commencerai ce travail lundi prochain.

   À 19 heures on dîne, cette fois ce sont les petits pois qui sont d’un vert fluorescent et un « pie » avec dedans des rognons dans une sauce noire.

   Je me suis levée à 9 heures et là oh délice ! Un petit déjeuner de toasts, de bacon et d’œufs au plat.

   Madame Edgley sur son perron, s’extasie : “What a lovely day !” Moi, je pense plutôt qu’il va tomber des cordes, vu les nuages qui s’accumulent. Je monte dans ma chambre, Monsieur Edgley (the husband) grimpé sur une échelle à la hauteur de ma fenêtre repeint la façade de la maison. Il sourit béatement, ses lunettes sur le bout du nez.

   Mes hôtes sont vraiment gentils (ils n’ont pas plus de quarante ans) je baragouine, ils sont très compréhensifs, je les aimerais tout à fait s’ils ne me faisaient pas manger des choses aussi curieuses qui me font penser aux repas de Chloé et Colin dans « L’écume des jours ». Tu as lu ce livre étonnant de Boris Vian ?

   Le moral est bon, tout va bien mais quand nous reverrons-nous ? J’ai besoin de caler une date, ma date d’espérance. J’ai prévu de rentrer pour le 31 décembre. Quand vas-tu faire tes classes ? D’ici là, pourras-tu t’accorder une petite pause entre mes bras ?

   Unlimited Love.  Lucie

 

Photo Michel Rosse

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