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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 22/103

📅 15 octobre 2025
Episode 22/103

 

Paris, le 8 septembre 1965

Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur seine
Martine Laborde
15, rue du Drac
44 - Nantes
   

   Martine ma copine,

   De retour à Paris, je pense que tu es rentrée à Nantes. Que les vacances sont loin ! Avec Louis, on ne boudait pas la bande mais on s’est souvent retrouvés tous les deux seuls pour parler de nos projets. Je suis amoureuse Martine, c’est sûr, je suis amoureuse, tu l’as vu. Cependant, j’ai le projet de partir pour Londres et Louis doit faire son service militaire. C’est bizarre, on ne craint pourtant pas de se séparer, comme si l’on avait autre chose à vivre avant de se mettre complètement ensemble Louis et moi.

   Justement samedi après-midi Place Parmentier, j’ai rencontré Florian Syldenberg. Je t’ai déjà parlé de lui. Un weekend alors que j’étais seule à la maison de campagne, il m’a rejointe. On a fait de grandes marches à travers la forêt, il connaît la nature, cite le nom de fleurs sauvages et leur utilisation en tisane. Je te rassure, il ne s’est rien passé entre nous, il ne m’a jamais fait la moindre avance. Il est plus âgé que moi et je le vois toujours accompagné de filles très jolies, ses admiratrices. Je le connais depuis plus de dix ans, je le croisais souvent quand il habitait une chambre de bonne dans notre immeuble. J’ai toujours aimé parler avec lui. Je le trouve intelligent, drôle et fou. Il m’impressionne. Je crois qu’il m’aime bien car il m’invite souvent pour des sorties : concert, théâtre, cinéma, il se tient au courant de tous les spectacles en vogue. Mon frère l’a surnommé méchamment Elastoc car il se contorsionne en une sorte de révérence pour nous saluer chaque fois qu’il nous croise.

   Samedi, j’ai trouvé qu’il n’allait pas bien du tout : la mine triste, pâle, barbu, portant des vêtements sales, ses cheveux frisés jaune lui faisaient comme un casque sur la tête. Il était presque repoussant. J’ai pensé que la veille, il avait dû faire la fête. Nous avons marché jusqu’à sa voiture, sa Dauphine neuve d’où il a extrait un dossier. On est allé boire un pot au café Le Winston. Quand je lui ai dit que je pensais passer un trimestre en Angleterre, il m’a répondu qu’il viendrait me voir ayant des voyages prévus à Londres.

   Malencontreusement, maman m’a aperçue avec lui à la terrasse du café. Elle revenait sûrement du Prisunic. Je lui ai dit que je ne dinerai pas à la maison, elle n’a pas eu l’air content.

   Florian avait vraiment besoin de se confier. Sous son apparente aisance, je le sais très sensible. Son côté artiste le rend poreux. J’ai pu remarquer chez lui qu’une scène de rue brutale le déstabilise et que la beauté d’un tableau l’émeut aux larmes. Je savais qu’il avait réussi son CAPES mais ne voulant surtout pas enseigner, c’est son diplôme du CELSA qui lui a ouvert des portes. Il travaille dans la communication et depuis le mois de septembre, il organise des événements culturels.

   Je suis rentrée à la maison vers vingt-deux heures après avoir partagé une salade avec Florian. Maman m’a accueillie en me reprochant de fréquenter ce garçon à l’allure bizarre.

   Cela n’a eu aucun effet sur moi car je me moque bien du « qu’en-dira-t-on ». Ai-je eu tort de prendre le temps d’écouter Florian ? C’est idiot ce que je te demande mais tu me donnes toujours de bons conseils.

   Au fait, as-tu repris tes cours ? Est-ce que la psychologie t’intéresse toujours autant ? J’espère qu’avant mon départ, tu viendras voir ton père à Paris. Pourquoi n’habites-tu pas chez lui plutôt qu’à Nantes chez ta mère ? On se verrait plus souvent.

            Bisous. Lucie

Photo Michel Rosse

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