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Phil POWRIE "Le lucane et l'ours"

📅 22 septembre 2025

  Phil Powrie s’est toujours senti à cheval entre deux cultures. Anglaise et française[1]. En Français, on dit avoir « le cul entre deux chaises ». Mais bientôt, dit-il, « je n’étais plus entre deux chaises mais entre deux prie-Dieu ». L’un issu de l’église. L’autre, du temple.

   Il nous dit encore aujourd’hui qu’il est entre deux souvenirs. Celui d’un lucane. Et celui d’un ours. Entre autres souvenirs d’ailleurs puisque l’Etant n’est que le produit de sa mémoire. Que sa mémoire est aléatoire lui interdisant la linéarité d’un parcours nourri par le doute. Voire même que sa mémoire n'est autre que celle qui lui a été induite. Et qu’il est donc, peut-être, aussi quelqu’un d’autre. Dieu ou Lucifer. En tout cas, celui qui porte la lumière.

 [1] https://bit.ly/48iYC5h

 

C’est l’absence de sens de ce que l’on vit au moment où on le vit qui multiplie les possibilités d’écriture. (…) Explorer le gouffre entre l’effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l’étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé. (Annie Ernaux, Mémoire de fille)

   Les souvenirs façonnent une vie, qui ne peut exister sans eux ; nous ne sommes rien d'autre que nos souvenirs.

   Deux de mes premiers souvenirs sont liés aux animaux, et ces souvenirs fonctionnent pour moi comme des métaphores, des instants totémiques, des emblèmes qui font de moi ce que je suis. Les deux sont liés aux hommes de ma famille.

   D'abord, les lucanes cerfs-volants. Avec leur couleur écarlate et leurs cornes ils ont toujours fasciné. Pline, dans son Histoire naturelle, commente leurs « cornes d'une longueur remarquable, bifides à leurs extrémités, formant des pinces, que l'animal referme quand il a l'intention de mordre », ajoutant que ces coléoptères étaient, à l'époque romaine, « suspendus au cou des nourrissons comme remède contre certaines maladies » (Histoire naturelle, ch.34).

   Mon grand-père écossais était enseignant et calviniste, donc tout dans la vie faisait matière de leçon. Nous étions dans son jardin. Il a retourné une grande pierre avec sa pelle. C'était pour lui « une petite aventure, mon garçon » (il aurait bien dû savoir qu’on ne retourne pas une pierre sans risque ; comme le dit si bien le dicton « sous chaque pierre, il y a une vérité qui attend d’être découverte »). Sous la pierre se cachaient deux lucanes, leurs mandibules rouges ressemblant à des bois de cerfs trempés dans le sang ou à des casques de samouraïs tremblants en pleine attaque. « Diablotins », dit grand-père, de sa voix sèche d'enseignant, « répète après moi, mon garçon, diablotins, leurs cornes trempées dans le péché, envoyées par Satan lui-même, des malignités apportant peste et poison ». Je me souviens particulièrement du mot « malignités » car il résumait la vision du monde de mon grand-père.

   Il lève sa pelle et l'abat sur les lucanes, une bouillie rouge éclaboussant nos deux visages. « Tu es initié maintenant », dit-il, comme si les lucanes étaient des cerfs et moi le fils du roi dans sa première chasse à courre. Je regardais les fragments d’exosquelette tourbillonner en l'air et voyais dans ces éclats osseux les ailes sans plumes de Lucifers déchus remontant joyeusement au paradis.

   Le deuxième souvenir est relié à mon père, le fils de mon grand-père, mais il se rapporte à l'absence de mon père plutôt qu'à sa présence. J'ai une photo floue de moi en vacances à Megève. Je ne me souviens pas d'avoir été serré dans les bras de l'ours que l'on voit sur la photo, retrouvée il n’y a pas longtemps dans un vieil album. Il ne s’agissait pas d’un vrai ours bien sûr, mais quelqu'un déguisé en ours. Je me souviens avoir eu peur, car l'ours était bien plus grand que mon ours en peluche. En réalité, je ne me souviens pas de l'événement lui-même, sauf bien sûr à travers les histoires racontées autour de la photo (« tu te souviens, chéri, tu as rencontré un ours »). Je ne suis même pas sûr d'avoir eu peur. Peut-être que j'étais censé avoir peur, mais je ne me souviens que de l'histoire racontée par mes parents en regardant la photo bien plus tard, un moment important rendu significatif, mémorable, car figé et encadré. Peut-être que la vie elle-même n'est rien de plus que cela : des histoires soutenues par des fragments et des cadres qui contiennent des moments énigmatiques, remplis de peur et d'absences inexplicables. Métaphores pour des sentiments que nous pensons avoir.

   La catastrophe pour moi, c'est qu'un autre jour, à un autre moment, des souvenirs très différents me seraient venus à l'esprit. Au mieux, alors, les souvenirs sont aléatoires, au pire, ils sont une erreur, nous induisant en erreur, façonnant ce que nous pourrions penser de nous-mêmes en un labyrinthe sans centre. Voici quelques souvenirs alternatifs, ceux-ci sans animaux totémiques :

  • Les frottements du sel sur ma peau pendant les vacances à la plage.
  • La vue lointaine du Puy de Dôme caché par les nuages lorsque je me tenais sur la pointe des pieds sur le balcon de mes grands-parents.
  • Chaque matin avant l'école, je préparais des sandwiches avec le pain chaud livré à l'aube par le boulanger dans sa camionnette marron. (Il lui manquait une dent. Je tranchais le pain, son odeur étant celle de l'aube, et je le tartinais de Boursin, pour affronter les absurdités incroyables de la journée scolaire.)

   Vacances, panoramas, nourriture ; ou plus matériellement, le sel, les nuages, l’ail. Mais les souvenirs ne fonctionnent pas toujours comme ça. Nous nous souvenons des instants de douleur et de traumatisme bien plus que les souvenirs reliés au bonheur.

   Je me souviens d’accidents. J'avais sept ans ; un avion s’écrase en 1958, à un kilomètre de chez moi. L'avion était un Vickers en direction de Nice, trois membres d'équipage morts, quatre habitants décédés. Puis, dans la rue principale devant notre maison, un enfant écrasé sous une voiture, gémissant de douleur pendant ce qui semblait, au petit de sept ans que j’étais, durer des jours. En 1960 ou à peu près, roulant à vélo et déviant sur la route, j'ai été frappé par une voiture. Je me souviens d'avoir fait la roue sur le macadam.

   Ce qui me frappe maintenant, c'est que ces souvenirs — tous les souvenirs peut-être — sont liés au corps. Élevé catholique, je servais à la messe. Rien n'était plus précieux pour moi que le moment d'extase où le curé plaçait l’hostie sur ma langue tendue. Jusqu'à ce que je me rende compte qu’une flexion inconsciente de mes muscles créait non pas tant un orgasme spirituel qu'un orgasme tout court.

   Le lucane et l’ours. On dirait une fable de La Fontaine. Quelle en serait la morale ? Que la violence et la peur seraient du côté des hommes et que la famille transmettrait l’une et l’autre ? Ou s’agit-il d’une critique de la religion d’une part et de la fête de l’autre ? Ou tout bonnement de l’impossibilité d’arrêter son identité, de la saisir, car elle serait sans cesse fragmentée par la vague des souvenirs qui nous percent sans cesse, sapant tous nos efforts à établir une continuité. Ce ne sont peut-être pas les morales pleines de bon sens d’Ésope ou de La Fontaine, et j’aurais peut-être préféré une cigogne ou un rat des champs au lucane et à l’ours ; mais on ne choisit ni son temps ni ses animaux totémiques.

 

Lucane