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"Comment Milos C. est entré dans ma boite à lettres" de Donna Alovesti (76/80)

📅 23 juillet 2025
                                                                   Episode 76/80                                                                                  

 

Paris le 15/1/2023 
 Justizanstalt
Milos Ć. HNR, 176728
Leobersdorfer Strasse 16
2552 Hirtenberg – Autriche
Donna Alovesti
119, rue des P.
75 Paris
 

   Cette fois je suis rapide comme l'éclair ! Deux semaines seulement après ma lettre précédente ! Vous n'en revenez pas !

   Pour être honnête, je n'avais pas l'intention d'atteler aussi rapidement la calèche du postier sur le trajet Vienne – Paris, mais c'est une « dépêche » hors série que je vous envoie en express, suite à une « notification » qui vient de m'arriver, cinq pages en allemand densément dactylographiées. La dernière page est ornée d'une signature et des nom, prénom, titres d'une éminente magistrate siégeant à la cour d'Appel.

   Trouver un traducteur à cette heure matinale alors que je suis en tenue, en direction de la salle de sport qui est de nouveau accessible... Je croise l'assistant social et lui tend les feuillets tout en poursuivant mon chemin. Aura-t-il le temps de me donner la traduction d'ici une heure ? je passerai à son bureau après mon entraînement.

   Je n'ai pas eu le temps de faire trois pas. Son regard s'est porté spontanément sur la dernière page et sur les quelques lignes en caractères gras. Il me crie en anglais : « Monsieur C., venez quand vous voulez, vous êtes maintenant un homme libre. »

   Je suis pris de vertiges, j'hallucine. Je me retourne pour le regarder, je ne le vois pas. Sous la poussée d'une forte décharge d'adrénaline, je bredouille, bafouille, bégaye, lui promet de revenir dans un moment...

   Mon souvenir est brouillé. Je ne suis pas sûr d'avoir bien entendu... Je ne peux pas maîtriser les battements désordonnés de mon cœur. Je le sens : il va jaillir de ma cage thoracique. Il bat aussi dans ma tête... J'avais prévu de faire une heure de musculation mais je ne suis resté qu'une demi-heure, soulevant avec rage une centaine de tonnes de plus que d'habitude, sans dire un seul mot aux habitués de la salle de sport qui se regardaient l'oeil en coin.

   Le temps de me calmer, me voilà maintenant assis dans le bureau de l'assistant. Il choisit soigneusement ses mots, m'assurant qu'il est lui-même surpris par les « attendus » de la décision dont je suis l'heureux bénéficiaire. Les statistiques ne jouaient pas en ma faveur et pourtant... « Après examen approfondi, il appert que toutes les conditions sont remplies pour une libération anticipée ».

   Coup de sifflet final qui met fin à la partie ! Je me suis levé et je n'ai pas pu m'empêcher d'embrasser le jeune homme avec plus de fougue qu'il ne l'aurait souhaité ! Il lui faut maintenant réserver un billet d'avion (aller simple), obtenir un document de voyage du consulat (mon passeport est expiré) et obtenir une attestation de la police qui s’occupe des étrangers concernant mon interdiction définitive d’entrer sur le territoire de la République d'Autriche. Une dizaine de jours en tout pour toutes ces démarches, on ne peut pas faire plus vite me dit-il et il hausse les épaules.

   Je ris, parce que plus rien ne presse, plus rien n'a d'importance ! À la grâce de Dieu ! Le jour venu, le haut-parleur du centre retentira : « Dernier appel au passager à destination de Belgrade sur le vol numéro ... » Un des camarades en uniforme ouvrira la porte de mon « oasis de paix » en tenant une boîte en carton à la main dans laquelle je rangerai quelques affaires personnelles visibles et un tas de souvenirs invisibles. Il m’informera que l'oiseau en acier stationne et m'attend.

   Cette lettre est donc la dernière perle du collier de souvenirs que vous avez collectionnés.

   Comment exprimer ma gratitude envers tous ceux qui ont été une source d'inspiration au cours de ce long voyage ? Et il y en a ! La police et le tribunal qui, avec leurs forces unies, m'ont offert ces vacances pluriannuelles et m'ont ainsi protégé de toutes les maladies chroniques de notre « société libre », moderne, tous les camarades en uniforme qui jonglent quotidiennement entre le monde parallèle et le monde réel offrant aux visiteurs en transit une hospitalité méritoire, mes voisins, collègues, coéquipiers, autant de spécimens authentiques illustrant la palette infinie, caractéristique de l'espèce humaine.

   Vous, madame, vous n'êtes pas sur la liste. Je remercie et salue ceux à qui je dis adieu. Vous n'avez pas cette chance ! Là où l'écriture se termine, l'histoire commence tout juste à vivre... Quand cette lettre sera entre vos mains, cette boîte en carton sera probablement entre les miennes et je trouverai la réponse à la dernière perle, je l'espère, un jour dans les pages d'un livre.

   Je vous embrasse et vous serre dans mes bras.

  Composition Ivan Gjorgievsky

Denise Book Cover Final RGB PDF