Ô bienheureux homme qui avant la nuit aspire à la nuit, lourd des travaux qui ont fait choses nouvelles ou des marches d’amitiés sur des chemins de montagne ou des semis qu’il a lancés du profond de sa main, lourd donc d’un jour utilement harassant il aspire au lit, à la paix au repos qu’il prendra tout du long de son dos posé et vibrant comme la corde d’une guitare. Il a le ventre offert aux étoiles, il ne craint ni le loup ni le voile d’ombre qui flotte comme une mantille sur le peuple des ténèbres. Il a assez de paix en lui pour boire le verre que lui tend la nuit jusqu’à la dernière goutte de rosée, essoré au matin de bonne fatigue.
Moi, bienheureux ami, la nuit me dédaigne. Se refuse. Ni ne m’aspire dans ses voiles morphiniques ni ne m’inspire le désir d’abandon, celui que le soir instille dans la gîte de sa barque. Pourtant, lourd aussi de la tâche, mais compulsive, mon corps résonne mais tendu comme l’arc il ne décoche plus rien et s’épuise la nuit à remonter la pierre récalcitrante.
Je dors sur le ventre et toi sur le dos. Je remâche des maux et tu panses les plaies bienfaisantes d’être au monde comme le chêne confiant en ses racines. Tu t’offres et je me cache. Tu couvres juste le bleu de tes yeux et j’abrase les miens au sable du sommeil cherchant en vain à réapprendre le dormir. Tu jouis du soir et fonds dans la nuit que tu épouses, j’en repousse les limites et la répudies feignant de l’aimer dans l’éternelle vigilance, pathétique résistance à l’être.
Photo L'Altérité
