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"Comment Milos C. est entré dans ma boite à lettres" de Donna Alovesti (68/80)

📅 25 juin 2025
                                                                   Episode 68/80                                                                                  

 

Paris le 30/8/2022 
Justizanstalt
Milos Ć. HNR, 176728
Leobersdorfer Strasse 16
2552 Hirtenberg – Autriche
Donna Alovesti
119, rue des P.
75 Paris
 

   Non mais ! Ecoutez-la ! Ce n'est qu'après une énième lettre (au moins une centaine déjà) que madame se demande si elle est en train de prendre à la gorge ce pauvre homme et aussitôt dit, elle envoie la cent-unième ! Eh bien, madame, à la longue, lettre après lettre, mon cou surchargé est devenu bleu et maintenant je me suis habitué je ne peux même pas imaginer me retrouver sans ce collier, comme si j'étais né avec. J'aime bien ce collier, il me va bien. Il pèse son poids mais qui sait ? À force d'accumuler ces tours de cou ça me rapportera des points et je deviendrai peut-être millionnaire ? C’est pourquoi ne vous inquiétez pas pour mes facultés respiratoires, j'ai appris à inhaler par les oreilles ! Et c'est une belle image, tous ces mots mis bout à bout pour former des colliers ! Comme des perles ! Ne vous inquiétez pas, vous aussi vous aurez droit à des colliers de perles !

   Pour alimenter votre projet scriptural, j'ai pensé que vous pourriez tirez profit d'un petit tour en cuisine. En prison, les moments réservés aux repas occupent une place à part dans le déroulement de la journée...

   Le silence règne dans notre bâtiment, du moins en apparence. C'est l'heure du déjeuner et nous nous demandons comment monsieur le chef de cuisine va nous surprendre aujourd'hui.

   Les estomacs gargouillent, la tension monte et le voilà enfin ! Sanglé dans son uniforme de travail blanc, il secoue à dessein les pots et les couvercles, suscitant l'allégresse et les sourires des pensionnaires.

   Des sourires envolés aussi vite qu'esquissés, suivis d'une salve de protestations amères, d'invectives et de soupirs résignés : chacun a rendez-vous avec le principe de réalité selon lequel « mieux vaut peu que rien » ou plus pittoresque selon un proverbe local : « Le moineau dans la main vaut mieux que la colombe sur la branche. »

   Le « chef » de cuisine est seul maître à bord ! Comment et pourquoi a-t-il été affecté à cette tâche, ô combien essentielle, dans l'univers de la prison ? Il est originaire d'Afrique noire, a enjambé mers et montagnes, a charmé l'Europe, conquise sur la foi de son sourire naïf.

   Présentement, il se repose à l'étage en dessous du mien, conséquence d'un haut fait moins naïf que son sourire le laissait présager.

   Comme personne ne peut prononcer son prénom, les farceurs de service, pleins de malice, l'ont baptisé d'un prénom serbe, Dragan...

   Il est là, devant moi, affichant son sourire légendaire, me tend une louche démesurément grande, remplit mon « écuelle » d'une sorte de brouet agrémenté de morceaux de quelque chose (ou quelqu'un ?), me regarde fixement dans le yeux et tente de renouveler l'opération avec cette interrogation prononcée tant bien que mal en serbe (ć et š c'est compliqué) : « Tu en veux encore ? ». Posée ainsi, la question rhétorique induit la réponse !

   Par pur masochisme et aussi pour ne pas le décevoir, je rapproche l'assiette : « Allez, verse mon petit Dragan et n'économise pas ! Heureux sommes-nous tant que nous t'avons ». Comblé et radieux, il s'écrie « frère Milos ! » (il a appris cela aussi) et il marche triomphalement vers la prochaine victime.

   Il y a quelque temps, un pèse-personne est apparu dans le couloir (on ne sait d’où), une dame en uniforme se tient devant et à ses côtés, notre camarade africain.

   S'agissait-il d'une formalité administrative dans le but de remplir le questionnaire de santé des pensionnaires ou d'évaluer la compétence du chef de cuisine ? On l'ignore mais la queue s'est formée comme pour la distribution du café et des cigarettes.

   Le résultat est sensationnel et inespéré et : bilan positif pour tout le monde ! Tout le monde a pris du poids ! On se regarde, se tâte, on s'étonne... Comment est-ce possible ? Une seule anomalie gâche le tableau : votre serviteur ! J’ai gardé le même poids, pas un gramme en plus ou en moins. « La chef » et Dragan affichent leur déception. Comment se fait-il ? Flagorneur, je leur explique que je suis obligé de faire très attention car tout ce que je gagne en masse musculaire, je le perds en masse cérébrale. Elle rit, et moi aussi avec elle. Pour finir la séquence, je préconise de récompenser notre chef de cuisine avec au moins une étoile au Michelin afin d'entretenir sa motivation. Dragan m'a regardé, incrédule...

   Ce sketch a fait remonter à la surface un souvenir du « temps d'avant », une virée dans un restaurant célèbre où une réservation de table se fait des mois à l'avance.

   L'intérieur est bien sûr aseptisé, la table garnie de porcelaine, de cristaux, de métaux colorés et d'objets décoratifs. Le « repas de gala » est servi avec deux pincettes et une pipette.

   Avec la première pincette, trois boules de quelque chose sont placées dans l’assiette, très soigneusement, à une distance de 28 mm.

  Avec la deuxième pincette, le serveur ajoute trois feuilles de persil et pour ennoblir cette composition, arrive la pipette avec laquelle on arrose le tout de trois gouttes de je-ne-sais- quoi pour obtenir… je donne ma langue au chat car cela dépasse les limites de mes connaissances gastronomiques.

   Le chef de cuisine responsable, en extase, enlève ses gants chirurgicaux d'un geste professoral et élégant, les invités ont les yeux écarquillés et affamés, les applaudissements et les « bis » retentissent et le Michelin lui annonce un avenir radieux.

   Des deux hypocrisies, il faut choisir la moindre ! Je vous laisse juge... Bon appétit, ma chère !

  Composition Ivan Gjorgievsky

Denise Book Cover Final RGB PDF