| Paris le 8/8/2022 | |
|
Justizanstalt
Milos Ć. HNR, 176728
Leobersdorfer Strasse 16
2552 Hirtenberg – Autriche
|
Donna Alovesti
119, rue des P.
75 Paris
|
Au cours des deux derniers mois, des invités serbes sont arrivés en grand nombre à l'étage où je me trouve. Tous appartiennent à la génération des 25-30 ans. Quoique très habiles à contourner les limites sans outrepasser la marge de manœuvre autorisée par le règlement, ils donnent quelques soucis à la direction.
Chaque jour, en équipe bien coordonnée, toujours au bord de l'incident, ils investissent sans ménagement l'espace, physiquement et mentalement, au détriments des joueurs qui ne sont pas membres du « peuple céleste ».
L'administration a choisi la patience, sachant par expérience qu'avec le temps, vient l'heure de la désunion et de la décomposition. Les Serbes n'ont toujours pas tiré les leçons de l'Histoire...
Pour l'instant, la bonne humeur règne, des plaisanteries et des rires fusent, prélude à la mise en place d'un opus scénique digne d'entrer dans le répertoire théâtral tragi-comique. Ne manque que la distribution des acteurs. On y vient.
En ce jour de juin, passés les incontournables rituels du matin, un de ces jeunes nourris de nationalisme a entonné l'hymne national serbe, histoire de réveiller le patriotisme de ses condisciples et de régler certains comptes avec un membre « chargé d'affaires » turc au sujet d'un « engagement » non respecté.
À l'approche d'une date importante dans l'histoire de notre peuple, sa motivation était décuplée et il était bien décidé à venger ses ancêtres par une modeste contribution personnelle contre les Ottomans.
Cette fois, Kosovo Polje, lieu de la célèbre bataille pour la libération du Kosovo en 1389, s'est tenue dans la salle de douche (pas de caméras), où le terrain est glissant et clos, il n'y a donc pas d'échappatoire.
Afin de réduire autant que faire se peut les effets « acoustiques » de l'opération, quelques jeunes hommes se rassemblent devant la régie et font les pitres, histoire de distraire nos « camarades » en uniforme.
D'abord échange de quelques noms d'oiseaux, puis la fête sanglante « confraternelle » séculaire trouve son épilogue (tout aussi sanglant) : des doigts et des dents cassées, des arcades fêlées, un poignet disloqué, des côtes brisées. Le Serbe est le premier à quitter la salle de balnéothérapie et, satisfait, promène fièrement ses 130 kg de masse corporelle, beuglant quelques tubes du répertoire musical serbe. Quelques minutes plus tard, voici le Turc, boitant, tête baissée, piteux, s'appuyant contre le mur, pour regagner son « oasis de paix ».
L'affaire ne fera l'objet d'aucun écho, aucun signalement : ni témoins ni preuves. Ainsi va la vie en prison...
Le silence reprend ses droits mais pas pour longtemps. Lui succède bientôt une hystérie générale provoquée par l'annonce qu'un match de football serait organisé à midi et que les candidatures et la composition des équipes devaient être soumises au chef de service dans l'heure qui suit.
Joie, bonheur, agitation, chaos, cris, euphorie, disputes sur qui joue et qui ne joue pas... Les officiers observent avec incrédulité. S'agirait-il d'une émeute ?
Après l'avertissement que l'événement festif serait annulé si le comportement approprié n'était pas rétabli, chacun est allé dans sa chambre et a commencé avec enthousiasme à faire des plans, élaborer une stratégie et dresser une liste de participants.
Tandis que je sirote tranquillement un café tout en fumant une cigarette, trois lascars, dont le Serbe, se présentent à ma porte
Le Serbe : Eh bien, professeur (c'est comme ça qu'ils m'appellent), nous avons constitué une équipe de chez nous. Maintenant, nous devons élaborer une stratégie, alors est-ce que tu serais d'accord pour jouer en tant que milieu de terrain ?
Moi : Si je comprends bien, vous m'avez choisi pour que je fasse la liaison entre les deux équipes face à face ?
Le Serbe : Tu feras ça très bien (il rit). Tu cours vite, tu es endurant et tu as une bonne vision du jeu. Tu es l'homme de la situation. Nous jouons à dix contre dix.
Moi : Qui sont les joueurs de l'équipe adverse ?
Le Serbe : Comment ça, qui sont-ils ? Eh bien, comme toujours, la Serbie joue contre le reste du monde.
Moi : Donc encore contre l’OTAN ?
Eux : ? ? ?
Moi : Oh là là ! Les gars ! Vous êtes d'une ignorance crasse ! C'était il y a longtemps, vous portiez encore des couches (soupir)...
Ils me mettent sous le nez une feuille avec le terrain dessiné et le plan des opérations. Tout a été savamment pensé : comment privilégier la surprise et anticiper les actions adverses, les joueurs marqués et leur placement, le schéma des mouvements, la tactique, la technique, etc.
Moi : Quoi, les gars ? On joue au football ou on organise un casse à Fort Knox ? Nous rions, nous nous serrons dans les bras avec force accolades et nous nous promettons de gagner « juré craché ! ».
Mais... comme d'habitude, tous les plans tombent à l'eau lorsqu'une femme s'immisce dans les « affaires ».
La composition déjà renforcée de personnes en uniforme présentes sur le terrain est complétée par une demoiselle avenante dont la présence détourne complètement l’attention des joueurs de leur objectif premier.
La température à l'ombre est déjà de 35° et au soleil... qui le sait ? !
Les représentants de la Serbie enlèvent immédiatement leurs maillots. Ventre à terre et à moitié nus, ils commencent à transpirer abondamment. Les joueurs de la catégorie « super lourd » (je suis parmi les plus légers et les plus mobiles) tirent la langue jusqu'aux genoux. L’envie est là mais le corps ne suit pas, le poids fait des ravages sur les articulations.
L'action s'est déplacée le long de la ligne de sortie du jeu, qui est « sécurisée » par cette fille. Le reste du terrain est vide, tandis que le « vétéran » (moi) reste au milieu, les bras ballants, frappé d'inutilité.
Le Serbe héros du jour s'effondre soudain sur la ligne de touche, comme fauché, il ne bouge plus. Faut-il l'envoyer en soins intensifs sous respiration artificielle ? L’agente de sécurité sourit et hausse les épaules. Par solidarité, deux autres joueurs serbes s'affalent, épuisés.
C'est alors que du banc adjacent, se lève une espèce d'ogre, créature mythique de 200 kg (il n'est pas autrichien, il est importé) et en marchant lentement s’approche pour prodiguer les « premiers secours ».
Son uniforme craque aux coutures, le sol craque sous ses pieds, sa tête craque de colère.
On devine qu'il a envie de craquer les os de quelqu’un.
Le voyant s'avancer, tout le terrain a tremblé et mes coéquipiers survivants se sont précipités sur le ballon, déterminés à prendre l'avantage.
Facile à imaginer mais difficile à réaliser dans ces circonstances ! Les adversaires « du reste du monde », moitié plus légers, courent sur le terrain comme des écureuils. Et marquent ! 2.0 à la première mi-temps !
Les Serbes misent sur un plan B, promettent en voix off aux « écureuils » un agréable moment de camaraderie dans la salle de « rafraîchissement »...
Bien sûr, l'écureuil est un animal intelligent et marque rapidement trois autres buts... mais contre son camp ! Et les Serbes restent une fois de plus invaincus.
Après le match, la salle de douche résonne de rires bruyants et de congratulations, les Serbes ayant le triomphe modeste.
Mais voilà que l'humeur joyeuse est soudain interrompue. Un petit gitan hongrois (environ 1,50 m de hauteur) se joint au groupe, désireux, lui aussi, de prendre une douche après un travail harassant dans le jardin de la prison. Les Serbes regardent avec incrédulité l'anatomie du susdit. Décidément, la nature aime se jouer de la vanité des humains !
Déconfits, ils se relèvent rapidement et s'enfuient en direction de leurs cellules, laissant M. « Anaconda » se prélasser dans les douches. Pour des raisons de décence, je m'abstiendrai de tout autre commentaire sur ce sujet, bien que les jours suivants ces mêmes commentaires aient été nombreux, descriptifs et répandus dans tout le centre, avec une grande dose d'humour mais aussi, je suppose, une dose d'envie plus grande encore !.
Et juste au moment où tout le monde pensait qu'il y avait eu suffisamment d'euphorie pour une journée, la plus belle des surprises m'attendait.
À l'interphone, j'entends : « Herr C., venez à la salle de commandement » ! Moi, en tenue de relaxation, je râle car je dois me changer encore, mais bon...
Et là, sur la table, deux livres m'attendent patiemment. Je signe le reçu puis je les prends avec précaution, délicatement, je les observe, les hume... Je les emmène dans ma cellule comme un secret strictement gardé, comme l'ultime intimité. C'est incroyable le genre de sentiments auxquels une personne est confrontée dans un tel environnement.
Ce sont mes deux « amantes » fidèles qui me tiendront compagnie jusque tard dans la nuit. En ce moment même, pendant que je vous écris, elles me regardent depuis la petite table de chevet à côté du lit, jalouses parce qu'elles se sentent délaissées. Elles sont déjà habituées à beaucoup d'attention de ma part, mais elles doivent apprendre qui aura toujours la priorité.
Merci ma copine.
Composition Ivan Gjorgievsky
