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"Comment Milos C. est entré dans ma boite à lettres" de Donna Alovesti (50/80)

📅 23 avril 2025
                                                                   Episode 50/80                                                                                  

 

Paris le 15/1/2022 
Donna Alovesti
119, rue des P.
75 Paris
 
 
Justizanstalt
Milos Ć. HNR, 176728
Leobersdorfer Strasse 16
2552 Hirtenberg – Autriche  

 

    Cher Milos,

   Evidemment, je suis bouleversée à la lecture de votre parcours.

   Quel destin que le vôtre, indissociable de la Grande Histoire, celle qui malmène les peuples. Vous appartenez à une grande lignée et même si vous n'avez pas conservé le souvenir de votre père, parti alors que vous n'étiez qu'un enfant, sa gloire et inscrite dans votre mémoire pour toujours et vous avez grandi à l'ombre de sa prestigieuse tutelle spirituelle. Ca n'est pas rien pour un petit garçon... Est-ce qu'il ne faut pas voir là l'origine de vos orientations professionnelles successives ?

   Premier choix, l'architecture, un domaine dans lequel vous excellez, puis changement à 360 degrés : l'Académie militaire ou vous postulez pour devenir pilote !

   Un changement de direction qui interroge d'autant plus qu'il sera suivi d'un second revirement, la Faculté de génie civil.

   Je suis d'accord sur le fait que, sauf vocation précoce et puissante (« quand je serai grand, je serai pompier ! ») il n'est pas facile, pour un être jeune encore loin de la maturité, de savoir précisément ce qu'il va faire de sa vie...

   Ce qui est terrible dans toute cette histoire, c'est l'imbrication entre le destin d'un homme et celui d'un pays, de sa politique, de son économie.

   Je suis passionnée d'Histoire et particulièrement des conséquences de la Guerre de 14-18 dont nous subissons encore les conséquences : le démembrement de l'empire austro-hongrois, de l'empire ottoman, tous ces bouleversements, les transferts de population (atroces)...

   Vous avez involontairement été le jouet d'une situation inextricable et le destin s'en est mêlé...

   Mais tout ce que vous avez vécu, toutes ces épreuves vous ont transformé. Vous n'êtes pas le même Milos qu'il y a vingt ans !

   Alors, que voulez-vous savoir de moi Milos ? Je pense pouvoir affirmer que vous en savez plus sur moi que toutes les personnes qui m'entourent. Je n'ai jamais été aussi loin dans la confidence de mes états d'âme. Peut-être que l'écriture permet cela. Certaines choses sont plus faciles à écrire qu'à dire en paroles.

   Je ne crains pas de « me dévoiler devant un inconnu ». Car vous n'êtes pas un inconnu, Milos ! Vous n'êtes plus un inconnu ! J'émets quand même quelques réserves sur le dévoilement car je pense qu'il n'est pas nécessaire d'être complètement transparent. C'est même risqué. Faut-il vraiment tout dire ? Il est bon, selon moi, de garder une part de mystère, de « quant-à-soi ». C'est un danger, notamment pour les couples. Comment conserver une relation de qualité pendant dix, vingt, trente ans lorsqu'on sait tout de la personne avec qui on vit ? Comme ça doit être ennuyeux !

   Vous me demandez de me « présenter ». Mais ça n'a pas un grand intérêt ! C'est d'une banalité ! Je suis née à Paris, de parents étrangers d'origine balkanique (Salonique) , dont la langue maternelle était le « ladino », l'espagnol, tel qu'on le parlait au XVe siècle. Autrement dit, je suis une Sépharade. Petit rappel historique pour rafraîchir vos connaissances : nous avons été expulsés d'Espagne en 1492...

    L'histoire de ma famille est... disons tragique (euphémisme). Je n'ai pas vraiment envie de m'appesantir sur la question. Pour faire court, mes parents ont été accueillis en France en 1945, après un long séjour en villégiature à Auschwitz, deux ans, trois hivers... Après cet épisode « marquant » et tous leurs proches disparus dans les conditions que l'on sait, ils avaient la volonté de s'intégrer complètement à la société française et de maîtriser la langue. Ils n'ont jamais voulu m'enseigner le ladino, mais ils le parlaient entre eux quand ils ne voulaient pas que les enfants comprennent ! Résultat : je suis imprégnée de cette langue quasi morte ( il n'y a presque plus de locuteurs) et je comprends facilement l'espagnol sans l'avoir appris.

   Revanche de l'histoire : l'Espagne est aujourd'hui fascinée par les Sépharades au point que depuis peu, la nationalité leur est offerte en cadeau ! Cette loi promulguée par le roi Juan Carlos s'applique à moi aussi ! Si je le désire, je peux demander la nationalité espagnole, j'y ai droit même si je n'ai jamais vécu dans ce pays. J'y ai pensé puis l'envie m'a passé. À quoi bon ? J'ai déjà la nationalité française, ça suffit... Ce qui est vraiment amusant, c'est de voir qu'aujourd'hui de nombreux Espagnols prétendent avec fierté avoir un ancêtre séfarade ! Partout dans le pays, les cours de ladino se multiplient. À l'occasion de vacances que nous avons passées sur place, les Espagnols nous harcelaient de questions : « Comment tu dis ça et comment tu dis ça ». En fait, c'est comme si on rencontrait aujourd'hui des extra-terrestres parlant latin !

   Mon seul et vrai nom, Alovesti, est mon nom patrimonial. Je n'ai jamais voulu porter les noms acquis par mariage. Par respect pour mon père et aussi parce que je ne suis pas un bestiau qu'on marque au fer lorsqu'il change de propriétaire...

   J'ai été élevée sans Dieu, dans l'amour absolu de la France, par un père très exigeant sur tout : la morale, le travail, l'honnêteté, et qui m'a botté le derrière bien souvent pour que je sois une bonne élève à l'école (j'étais une grande paresseuse...) et que je fasse quelque chose d'assez digne, à la hauteur de ses ambitions. Journaliste, ça lui a plu. Il était fier de moi. Après ça, comme tout le monde, plus ou moins : mariage, divorce, remariage... Deux petits- enfants, un petit garçon et une petite fille.

   Vous voulez des « vérités cruelles, gardées au plus profond de l'âme » Eh bien, « En veux- tu ? En voilà » ! (c'est une expression)

   Je reviens sur mon parcours.

   J'ai fait des études de droit, de sciences politiques, et de sciences de l'éducation.

   En vérité, après mon baccalauréat qui sanctionne les études secondaires, je ne savais pas quoi faire, je n'avais aucun projet d' avenir. J'ai choisi le droit un peu par hasard... Ca m'a plu tout de suite. La dialectique juridique correspond à mon état d'esprit raisonneur, toujours à apporter la contradiction : « Et si on faisait plutôt comme ci ? », « est-ce qu'il ne serait pas plus intéressant de faire comme ça ? ». Une véritable « emmerdeuse », toujours à discutailler, contester, argumenter, ergoter... J'aurais été une excellente avocate mais à l'époque, je n'avais aucune confiance en moi. Essentiellement à cause de mon milieu social d'origine. J'habitais une banlieue pauvre et laide, loin du centre de Paris (il me fallait plus d'une heure et demie pour me rendre à l'Université et idem pour le retour ! ) Dans les années 80, l'Institut d'études politiques de Paris était un concentré de la haute bourgeoisie et de la noblesse française.

    J'étais une curiosité au milieu de tous ces étudiants nés avec une cuillère d'argent dans la bouche, aisés, fils et filles de diplomates, de ministres, de députés, de journalistes, qui pouvaient s'exprimer facilement lorsqu'ils étaient interrogés par les professeurs grâce à leur bagage culturel.

   Moi, je bégayais, bafouillais, bredouillais. Je me sentais nulle, moche. J'étais mal « fagotée » (habillée), mal coiffée, mal maquillée. Je n'avais aucune idée de ce qu'était le « beau ». Chez moi il n'y avait pas de belles choses, pas de beaux meubles, pas de tableaux... Bref, j'étais mal dans ma peau. « On ne guérit pas de son enfance ». Cette phrase n'est pas de moi mais d'un célèbre avocat ? C'est si vrai ! Quel fardeau !

   J'ai gardé tout ça sur l'estomac et il aura fallu attendre presque trente ans pour que j'ose raconter dans une tribune publiée dans le journal « Le Monde », sous le titre « La bergère d'Alain Duhamel » (il s'agit de mon éminent professeur), comment j'ai vécu une terrible humiliation à Sciences Po lorsque ce dernier, au cours d'un entretien dans son bureau, m'a invitée à m'asseoir dans « la bergère ». Comment ça la bergère ?

   Mais dans ma famille, on ne connaissait de « bergère » que celle qui garde les moutons ! J'ai appris, depuis : une « bergère » est un fauteuil bas très enveloppant, à joues pleines ou fermées, c'est à dire sans vide entre les accotoirs et la ceinture...

   Il y avait plusieurs fauteuils disponibles... Comment savoir ? Je me suis assise au hasard et je n'ai rien retenu de ce qui s'est dit. En quittant le bureau, dans la rue, j'ai fondu en larmes...

   Voilà, cher Milos, des compléments d'informations. Est-ce que vous êtes satisfait ? Est-ce que j'ai répondu à vos attentes ? Est-ce que ça vous apporte quelque chose de connaître tout ça ?

   En contrepartie de toutes ces révélations, je ne vous demande rien et je me permets de vous faire remarquer que de votre côté, vous avez mis du temps à vous mettre à nu. À part me répéter plusieurs fois que vous êtes un « grand criminel », ce que je ne peux pas supporter … Comme si vous n'étiez que ça !

   Mais comme vous dites si bien : « On a le temps ». Peut-être. On ne sait pas.

   Pour le moment, ce qui compte (pour moi en tout cas) c'est « HIC et NUNC ». Pas le mien, pas mon « hic et nunc », le vôtre.

   Vous me faites rire avec vos nouvelles règles du jeu. À croire que les règles du jeu, c'est une marotte chez vous ! Si vous permettez, je voudrais me livrer à mon sport favori, le jeu du Pilpoul. De quoi s'agit-il ? Rien que dans la sonorité du nom du jeu, Pilpoul, PIL ; POUL ; PIL ; POUL, on entend comme la balle de ping-pong qui rebondit sur la table... Je suis PIL, vous êtes POUL.

   Pour information, le Pilpoul est synonyme de « raisonnement aiguisé », une sorte de gymnastique intellectuelle, une méthode introduite vers 1500 en Pologne par les grands talmudistes.

   Alors, voilà que vous vous êtes pris de passion pour « continuer le jeu ». Nous en avons déjà parlé dans le passé et nous nous sommes même affrontés mais puisque vous insistez, ce débat mérite d'être approfondi.

   Premier point : que signifie « règles du jeu » ? C'est l'ensemble des consignes pour assurer le bon déroulement d'un jeu . Elles expliquent les possibilités et les contraintes qui se présentent à chaque joueur. Elles doivent être énoncées clairement avant le début du jeu. Elles sont neutres. Elles ont été mises au point par le créateur du jeu ou négociées entre les joueurs. Les joueurs doivent être à égalité face à ces règles. Dans le jeu dont vous parlez, il me semble qu'il y a un problème car l'un des joueurs est aussi celui qui a décidé des règles du jeu. Le 2e joueur n'a pas été consulté sur l'élaboration de ces règles. Il est d'accord pour s'y plier de bonne grâce mais convenez qu'il y a un conflit d'intérêts. Je vous écoute sur ce premier point.

   Deuxième point : Qu'est-ce qu'un jeu ? C'est une activité physique ou mentale dont le but essentiel est le plaisir qu'elle procure. Il y a un but à atteindre et la partie se termine lorsque l'un des joueurs a atteint le but. Lorsque le jeu prend fin il y a un gagnant et un perdant. Pour gagner, le joueur doit éliminer son adversaire ou en tout cas obtenir la victoire. À moins que vous ne préfériez cette variante du jeu d'échecs, le QPG (« qui perd gagne » dans laquelle le but du jeu n'est pas de « mater » mais de ne plus pouvoir jouer en se faisant prendre toutes ses pièces... Le but du jeu est... de ne plus pouvoir jouer ! Au lieu de gagner, l’objectif des deux joueurs est de perdre. Original non ?

   Alors, cher Milos, selon vous, à quel jeu jouons-nous ? J'écoute vos arguments sur ce point.

   Mon intention n'est pas de vous mettre en difficulté ! C'est tout simplement un bonheur de discuter avec vous ! J'adore !

   Je vous embrasse

PS : Une nouvelle qui va vous amuser : je vais me rapprocher de vous géographiquement entre le 21 et le 26 janvier, invitée avec quelques journalistes, à visiter la ville de BRNO en République tchèque. Je m'exerce devant la glace à prononcer les trois consonnes BRN... Je fais la même chose pour essayer prononcer correctement le mot « serbe » en serbe, « srpski » : SRPSK ! Cinq consonnes ! Vous y allez un peu fort là !

   Je vous raconterai dès mon retour ! Je vous embrasse.

  Composition Ivan Gjorgievsky

Denise Book Cover Final RGB PDF