| Paris le 27/12/2021 | |
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Justizanstalt
Milos Ć. HNR, 176728
Leobersdorfer Strasse 16
2552 Hirtenberg – Autriche
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Donna Alovesti
119, rue des P.
75 Paris
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Ma chère Donna,
Déjà la fin de l'année en vue... Ce sera donc le 3e Noël que nous fêtons « ensemble »... Ici aussi, il devrait être célébré et les virus ne sont pas les bienvenus à cette célébration...
Pour mettre un peu de chaleur dans cet univers glacial, je dois vous raconter le programme qui nous a été imposé. Je ne voudrais pas me vanter mais il a été riche. Voire, très riche. On ne savait pas quoi faire de tout ce qui nous a été offert, ni nous, ni le personnel de service.
Les cadeaux (et quels cadeaux !) ont été distribués généreusement, venus un peu du cœur mais bien plus des « voies respiratoires », élégamment emballés dans des colis anti-Covid, épidémie générale, 95 % d’heureux gagnants, tandis que les 5 % de déçus, dont votre serviteur que même le virus dédaigne, ont dû emprunter des combinaisons spatiales et un équipement de protection biochimique pour mettre en oeuvre la quarantaine nouvellement décidée sur ordre du ministère.
Comme je ne suis pas un grand soutien de l’industrie pharmaceutique, encore moins un zélateur des substances expérimentales de laboratoire, j’ai l’impression qu’en tant qu’être vivant non vacciné, je suis devenu un véritable anticorps dans le domaine de la virologie, mais pas seulement... Pendant quinze jours, ordres et contre-ordres se sont succédés, mettant toute la prison en ébullition. Finalement tout le système a été réorganisé puis est revenu à son état initial de monotonie quotidienne accompagnée d’un choix d’activités davantage réduit et toujours aussi médiocre...
J'ai tenu à marquer le coup le soir de Noël en lançant des invitations à mes voisins et « amis ». En lieu et place de livres, j'ai eu recours à ma fortune personnelle récemment garnie par le Saint-Esprit, je me suis procuré quelques friandises à la cantine et pris de gros risques en testant une recette imaginaire personnelle avec les moyens du bord, songeant qu'ayant survécu au virus, on survivrait aussi à cette expérience culinaire inédite. Bien sûr, une odeur agréable s’est très vite répandue dans tout le couloir et a attiré l’attention des curieux qui ont rempli ma cage en moins de quelques minutes. Ce sont surtout des gars avec qui je passe du temps lors des activités sportives des jeunes, forts, pleins de vie, d’espoir, de grandes attentes et encore plus d’aventures de la vie. Des Serbes, des Tchétchènes, des Turcs…
Serrés les uns contre les autres (par manque de place), ils écoutent avec patience et respect l’épopée des deux dames qui me chaperonnent discrètement et avec bienveillance depuis quelques temps, et qui m’encouragent à ne pas perdre confiance en l’amitié sincère.
Certains comprennent de quoi il retourne, d’autres moins et d’autres probablement rien (à cause de la barrière de la langue) mais tous ensemble hochent la tête en rythme, en signe d’approbation et de gratitude tout en restant concentrés sur l'avancée des « travaux ». Pour la première fois de ma vie, j’ai fait un gâteau au chocolat avec des noix et des noisettes. En fait, le produit final ressemblait davantage à une masse tremblotante non-identifiée, incurvée de manière excentrique sur un côté. Bah ! L'esthétique est secondaire ! Et le goût ? Eh bien, ça peut aller. Quoi ? « Ça peut aller » ? À l’appel théâtralement poli : « Messieurs, servez- vous ! », le tsunami est passé et a nettoyé la table des fêtes, ce qui confirma le haut niveau de qualification de tous les invités en matière de razzia.
Tout cela a été légèrement arrosé de jus de fruits, de café et de cigarettes et accompagné d’un programme musical radio-diffusé, de plaisanteries et de rires. Et puis à la fin, on a quitté la table et chacun s'est retiré dans sa chambre pour profiter de la nuit et prolonger la rêverie car chaque matin suivant n’apporte que la vérité nue...
Maintenant que je suis établi ici pour le restant de ma peine, le temps est venu de mettre carte sur table et de parler franchement et ouvertement.
C’est bien ce que vous évitez depuis deux ans. Alors, pour continuer le jeu : présentez- vous ! il ne s’agit pas d’écrire votre CV (sans doute riche), mais plutôt d’écrire la genèse des événements marquants de votre vie, avec les sentiments et les états émotionnels qui les ont accompagnés, qui vous ont façonnée. La cruelle vérité, sauvegardée au plus profond de l’âme.
C'est la nouvelle règle du jeu. Nous avons du temps... J’espère que vous ne percevrez pas cette demande de vous « déshabiller » devant un inconnu comme une provocation ou un manque de respect. Bien au contraire !
La galanterie exige que je « tire » le premier.
Mon histoire, la voilà.
En 1912, pendant la guerre des Balkans contre l'empire ottoman, Petar, un soldat de la garde serbe, partit combattre l’occupant bulgare. Il n'en revint jamais, et laissa derrière lui quatre enfants, tandis que le cinquième, toujours recroquevillé à sa source, vit la lumière du jour cinq mois plus tard. Nommé Mile, il a grandi rapidement. En dépit de son rang de « petit nouveau » dans la fratrie, il a imposé son autorité, devenant le soutien principal pour toute sa famille.
C'est en tant que révolutionnaire de 28 ans, communiste, qu'il a pris part à la Seconde Guerre mondiale, bientôt nommé éminent commandant de la IIIe division de libération nationale.
Il passe l’après-guerre à Moscou dans une haute académie militaire d’où il sort diplômé du lycée d’élite de stratégie de guerre. Retour à Belgrade, brillante carrière, engagement dans les structures étatiques, grade de général, de maréchal... etc.
Maintenant, le meilleur de l’histoire : lors d’une réception en 1969, il fait la connaissance d'une dame de vingt-sept ans sa cadette, une belle, élégante, gracieuse et douce, professeure d’histoire et de géographie.
D’une manière bien militaire, le vieux loup décide de la demander en mariage. Qu'en a-t- elle pensé sur le moment ? Je l’ai interrogée à ce sujet plusieurs années plus tard. En guise de réponse elle m’a offert des sourires en souvenir d’un être cher. De toute évidence, ils n’ont pas perdu de temps et les protagonistes de cette histoire se sont mis au travail. En moins d’un an, une fille est née, et un peu plus tard, lorsqu’ils ont repris leur souffle (ou sur décision du parti communiste ?), la petite voix masculine d’un bébé s'est faite entendre. Eh... bien nous y voilà ! C’est un grand honneur pour moi de me présenter à vous et de m’incliner profondément.
Hélas, peu de temps après que ce nid chaleureux et confortable s’est formé, le cœur de monsieur le général a cessé de battre en 1977. Il a déménagé avec les anges dans une autre dimension. Que la gloire lui soit éternelle ! Pour ma mère, il restait les souvenirs d’un amour éphémère et les honneurs du statut qui l’accompagnait, et pour ma sœur et moi, un tas de photos, de disques, de décorations, des documents historiques et des légendes. Malheureusement, la mémoire de mon père s'est dissipée comme un mirage. Nous n’avons pas eu assez de temps pour mémoriser sa voix, son regard, son sourire, son odeur, son toucher, son étreinte... dommage.
Sa veuve, relativement jeune, ne s'est jamais remariée, a traversé la vie seule, avec courage, force et discrétion, élevant ses enfants dans le respect et les valeurs morales, en stimulant leurs ambitions.
C’est comme ça que notre Milos a grandi, à la recherche des « meutes » auxquelles il s'agrégerait et qu’il quitterait. Dès le plus jeune âge, le sport est devenu un compagnon de vie indispensable à travers de nombreuses compétitions et voyages intensifs. C’est ainsi que le dévouement à l’athlétisme a apporté de remarquables résultats. Les tournois d’échecs étaient une passion de jeunesse, le besoin de travail manuel était satisfait par le modélisme amateur et le sens de l’environnement naturel grâce au scoutisme.
Tout cela m’a beaucoup éloigné de la maison et ma mère, qui profitait de chaque moment passé en famille, me glissait beaucoup de livres entre les mains pour que la littérature puisse venir à moi et calme au moins un peu cet esprit inconstant et versatile.
Peut-être que cela a fini par porter ses fruits. En effet, lorsque j’ai terminé mes études secondaires en architecture parmi les meilleurs de ma promotion, j'ai eu l’opportunité de rédiger un mémoire dans le cadre du prix « Octobre » de la ville de Belgrade3 sur un sujet spécifique. Elle l’a lu les larmes aux yeux, et m’a remis quelque chose de bien plus important qu’une récompense.
J’ai changé de cursus et j’ai postulé à l’académie militaire de l’aviation, où ma candidature pour devenir pilote a été rejetée en raison de ma taille, supérieure à celle exigée par le règlement...
Mais sur la base de résultats obtenus et des tests psycho-physiques, j'ai été admis au poste prestigieux de formateur des pilotes d’hélicoptères de combat.
À cette époque, j’avais 20 ans, je me fichais complètement de la situation politique en Yougoslavie, mais très vite tout est devenu clair : les ténèbres se sont abattues sur le pays et la guerre a commencé.
L’académie restait un rêve remis à plus tard, mais l’uniforme était une réalité et mon intégration au sein de la police militaire pendant les trois années qui ont suivi m'a conduit à parcourir le pays de long en large. Grâce un peu à mes capacités personnelles, et bien plus à la chance, je suis sorti vivant de cette guerre folle. Une immense tragédie, la ruine de toute une génération due aux jeux politiques de personnes irresponsables mais puissantes.
Mon retour à la vie civile m’a conduit à la faculté de génie civil, où j'ai obtenu mon diplôme en 1999, en même temps que le bombardement de l’OTAN. Une sacrée belle fête ! Mais outre le fait que j’ai obtenu un diplôme de cette université, j’ai « recruté » quelqu'un en cours de route. Devinez ? Une belle collègue, c’est-à-dire ma future épouse. Ainsi, en 2001, le premier ange (une fille) est né, et en 2005, le deuxième (un garçon). Quant à moi, après un court stage dans le secteur public, j’ai fondé une entreprise de construction et au fil du temps, des projets ambitieux sont nés.
Je suis alors toujours très présent dans l'univers du sport en tant que membre du conseil d’administration d’un club d’athlétisme, en essayant de réaliser des programmes de développement, en stimulant et en motivant la jeune génération.
L’adhésion au « Rotary-Club Beograd Centar » et les rencontres avec des personnalités locales, des experts en divers domaines scientifiques et des personnes spirituellement éclairées m’aident considérablement. J'acquiers une nouvelle expérience précieuse grâce à l’organisation de divers forums, conférences et travaux humanitaires.
Et de par la nature des choses, c’est ce travail qui m’apporte les moments les plus émouvants. Une partie de mes activités consistait à entrer en contact avec des familles d’accueil pour enfants, c’est-à-dire des orphelinats pour les plus petits, les enfants sans protection parentale. Lors de ma première visite, le personnel de cette maison a insisté pour que je visite l’ensemble du complexe, ce qui comprenait une rencontre avec les enfants. Après une trentaine de minutes passées dans cet environnement en prenant le volant sur le chemin du retour, j’ai senti les larmes couler. J’ai pleuré oui, pleuré. Parce que ni les vêtements, ni les jouets, ni les fournitures scolaires, ni les friandises, ni les aides financières, ne peuvent remplacer, même en partie, les besoins de ces petites créatures. Après cette expérience douloureuse, j'ai pris le parti de simplement me rendre à l’accueil pour remettre les colis, saluer le personnel. Mais je ne suis plus jamais entré à l’intérieur. Je ne pouvais tout simplement pas.
Au seuil de ma quarantième année, les portes d’une branche de la lignée maçonnique nationale se sont ouvertes à moi, à l'invitation du mentor grand-maître. J’ai assisté à une réunion informelle, qui précède habituellement l’acte d'initiation. Le lendemain, cependant, je les ai remerciés de l’invitation et leur ai poliment dit au revoir. J’avais conscience que j’étais trop individualiste et solitaire pour appartenir à une telle « fraternité », sans parler des quelques invités, que je connaissais par ailleurs, et qui étaient loin de correspondre à mes exigences en terme de valeurs humaines et morales.
En 2013, cette femme merveilleuse qui m’a donné cette vie est partie parmi les étoiles à la recherche de son âme sœur, du moins c’est ce qu’on dit, et honnêtement, j’aimerais le croire.
L'écume des jours balaye mon pas-de-deux conjugal, la connivence disparaît, le sourire se crispe et on n’entend presque plus la musique. Restent les mouvements mécaniques et les partenaires en attente de quitter la scène.
Je range mes quarante-deux années de vie dans une valise, le podium reste vide, et après avoir quitté la Serbie, je suis parti au Monténégro au bord de la mer, où j’ai essayé de redonner vie à un environnement d’affaires de qualité. Sans succès. Parce que les conséquences de la crise économique mondiale se sont répercutées de manière dramatique dans le secteur de la construction, et que les partis politiques que j’avais été obligeamment « incité » à financer jusqu’alors étaient devenus incapables d'entendre, et encore moins comprendre les problèmes actuels.
En prenant en compte que les affaires ne connaissent pas l’amitié, mais seulement l’intérêt, et qu’en l'absence d’intérêt, c'est l’hostilité, la défiance, et même la violence qui prévalent, un jour mon téléphone a sonné et... tout a basculé ! J’ai renoué avec d’anciennes connaissances et j’ai fait une tournée européenne dans les bras maléfiques de mon destin.
La suite de cette histoire se déroule dans un environnement difficile à révéler et à dépeindre... Certains y trouveraient beaucoup d’intérêt, d’autres, les bien-pensants moralisateurs, le jugeront indigne d’une personne cultivée et civilisée.
Et pourtant, du point de vue des conflits d'ordre psychologique qui habitent chaque individu, ces choix soulèvent des questions liées à la compréhension de sa propre personnalité et à la lutte éthique pour la survie. Pour des raisons compréhensibles, cela sera peut-être reporté à une autre occasion...
Et maintenant, c'est votre tour ! Bonne nuit ma chère.
3La Foire internationale du livre de Belgrade est l'une des manifestations littéraires les plus anciennes et les plus importantes de la région. Elle se déroule traditionnellement au mois d'octobre depuis 1956.
Composition Ivan Gjorgievsky
