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"Comment Milos C. est entré dans ma boite à lettres" de Donna Alovesti (32/80)

📅 19 février 2025
                                                                   Episode 32/80                                                                                  

 

Paris le 19/06/2021 
Milos Ć. HNR, 176728
JA – JOS Wickenburgg Gasse 18-22
1080 Vienne – Autriche
Donna Alovesti
119, rue des P.
75 Paris

 

    

   Un récit de Milos C. France, Française, français,

   Prendre langue... Quelle jolie expression ! Elégante, racée, un peu désuète, en tout cas réservée aux « lettrés ». Prendre langue pour dire « prendre contact avec quelqu'un ». Oui, j'en ai appris des expressions comme celle-ci depuis que je me suis mis à l'apprentissage du français.  Ça n'était pas gagné ! Et ça reste un travail de tous les jours. Arrivé à Monaco, dans ce lieu estival pour de longues vacances forcées, il m'a semblé indispensable de satisfaire la curiosité de mes hôtes et d'aller au-delà des quelques mots : « bonjour », « merci », « je m'appelle », etc.

   Au début, je me suis débrouillé avec le dictionnaire anglais-français : mot par mot, mois par mois, aux prises avec les pièges linguistiques à éviter, j'ai commencé à m'exprimer avec difficulté compte tenu que sur la carte-mémoire de mon software naturel, il y a de moins en moins de mégabits disponibles !

   Ne parlons même pas de la guerre sans merci contre les vocales nasales couronnées du célèbre « R » . Oh ! Mon Dieu ! Quel cauchemar ! J'ai tout essayé : PHRRR, MRRR, PRRR, GRRR... J'ai bien failli m'étouffer ! J'ai survécu, évidemment mais pas sans conséquence : je me demande si mes ronflements nocturnes ne correspondent pas tout bonnement à la poursuite des exercices de prononciation pendant mon sommeil ! « Aarghh ! »... Cette onomatopée résume à merveille les difficultés que j'ai dû surmonter ! Quoi qu'il en soit, un peu plus tard, Michèle est apparue, qui s'occupe de la bibliothèque et qui me rend visite, de temps en temps, avec tous les attributs d'un ange gardien. J'ai eu la chance de voir ses yeux, d'écouter sa voix, d'apprécier sa patience et sa tranquillité. Avec elle j'ai appris plus que la langue proprement dite : tout en elle m'a rappelé celle qui m'a enseigné les premiers mots dans ma langue natale... Entre-temps j'ai fait des progrès, si j'en crois ma prof de français à distance, France la bien-nommée. Sans doute un pseudonyme...

   France est journaliste. Parallèlement à ses activités professionnelles, elle représente une association basée à Paris dont l'objet est de permettre aux détenus de se former dans toutes les matières et même de préparer des diplômes reconnus. Je m'y suis inscrit en septembre 2019 dans le but d'améliorer mon français et nous avons échangé quantité de lettres amicales accompagnées d'exercices de difficulté croissante.

   À ma grande surprise (et satisfaction !) France m'a rapidement couvert d'éloges : « Sur le dossier que m'a transmis l'association, vous avez manifesté votre désir de vous perfectionner en langue française. Mais vous maîtrisez bien le français, Milos. Je vous l'ai dit : mieux que certains étudiants à l'Université, ce qui est un comble alors que ça n'est pas votre langue maternelle ! » Pensez si j'étais fier !

   De fil en aiguille, nos méthodes de travail ont évolué, privilégiant l'expression écrite, la recherche d'un vocabulaire élaboré, la distinction entre les différents niveaux de langage : littéraire, familier, etc.

   France m'a même encouragé à écrire un livre, mes mémoires en quelque sorte ! J'en suis tombé sur le derrière ! Moi, l'étranger ! Il me semble qu'elle surestime mes capacités... C'est un véritable défi ! Aurai-je le courage, la disponibilité, le désir, de commencer une telle aventure et d'aller jusqu'au bout ?

   J'avoue que je n'ai guère avancé depuis, au grand désespoir de France qui me l'a reproché... Le projet reste quand même dans un coin de ma tête. Qui sait ? Mais avec un professeur comme elle, montée sur des ressorts, pas question de roupiller comme un cancre au fond de la classe ! On ne s'ennuie pas. Toujours sur la brèche !

   Maintenant j'en connais un rayon sur les formules de rhétorique telles que l'oxymore , l'anaphore ou la prétérition ! France m'a donné le goût de l'écriture et je me suis bien amusé à mettre en pratique ces formules dans mes lettres, lesquelles, écrites à la main de surcroît, me coûtent énormément en termes de transpiration, de kilos perdus et de calories dépensées !

   Entretenir une correspondance avec quelqu'un qu'on n'a jamais vu et qu'on ne connaîtra peut-être jamais est une expérience singulière.

   Indiscutablement, France m'inspire de la curiosité. J'ai essayé de la visualiser mais elle me livre des informations personnelles au compte-gouttes... Je sais seulement qu'elle s'habille en noir, qu'elle aime les chapeaux et les lunettes fantaisistes. C'est maigre ! Ah oui, j'oubliais : je sais qu'elle aime aussi faire du jardinage et qu'elle joue de l'accordéon... C' est une incroyable « scribouilleuse ». Elle m'a submergé de lettres, au moins une quarantaine depuis le début de notre relation épistolaire ! C'est une passionnée de la langue française et elle a réussi à me communiquer sa passion.

   En un an de correspondance, nous avons mené un nombre incalculable de guerres et de batailles verbales entrecoupées de négociations chaleureuses. Moi, primitif et brutal, étiqueté « personne dangereuse et criminelle », et même de « psychopathe », elle me pousse la chansonnette, me caresse, me nourrit et s'inquiète même de savoir si j'ai des vêtements assez chauds pour survivre aux grands froids des montagnes où je dois passer le restant de ma peine ! De quelle planète vient-elle ?

   Au sujet de l'empathie, un terme dévoyé selon moi, utilisé à tort et à travers. J'ai émis des doutes : « EMPPPHAAA, EMPAAAATHHGR, PUFF... Mes arguments (un peu faibles, je le reconnais) n'ont pas tenu et France m'a envoyé dans les cordes. Elle aime bien polémiquer et elle sait le faire !

   Elle m'a même, un jour, traité de « tête de mule » et aussi de « macho » ! Moi, Milos C., macho ! On aura tout vu ! Je n'ai pas entendu cette expression depuis des décennies ! Tout ça parce que j'ai évoqué « l'éternel féminin » à propos de ses « pourquoi ? pourquoi ? pourquoi ? » à répétition.

   J'étais furieux et je n'ai toujours pas digéré cette attaque injustifiée ! Si j'en avais la possibilité, je lui décocherais bien une (petite) flèche, histoire d'égratigner un peu son impertinence !

   Depuis que nous nous « connaissons », elle est avide de tout savoir sur la culture, la gastronomie et les traditions serbes.

   Elle m'a appris qu'il existait à Paris, un quartier baptisé « la Petite Serbie ». On y trouve toutes sortes de commerces, de bouche notamment, où elle s'est rendue pour faire le plein de bocaux de cornichons, poivrons confits, charcuteries, fromages de mon pays !

   De mon côté, je lui ai recommandé quelques livres d'Ivo Andric, notre Prix Nobel national... Oui, une étoile brille sur Paris et sa lumière arrive jusqu'à moi.

   Eh Baaahh (j'adore cette expression, l'une des toutes premières que j'ai apprise), nos différences, qu'il s'agisse du domaine culturel, comportemental, de nos coutumes, de nos habitudes, nos expériences, des responsabilités, de l'éducation sont aussi des outils pour trouver les points communs qui nous réunissent.

   Petite anecdote : je me suis présenté comme Homo sapiens version « balkanique » pour illustrer mon caractère « compliqué » (c'est peu dire...). Sous la plume de France, l'expression s'est latinisée en Homo sapiens balkanicus pour finir en acronyme : HSB ! Adopté ! À ce stade, je suis sûr d'une chose : pour ce qui est de la langue de Molière, je pense pouvoir épater mes enfants et leur en remontrer, eux qui ont suivi leur cursus éducatif à l'Ecole française de Belgrade. À mon grand regret, je n'ai jamais pu les aider à faire leurs devoirs et maintenant, c'est moi qui tire la langue sur mon papier à lettres comme un écolier penché sur son pupitre... Quel paradoxe ! Dialoguer avec eux en français est un rêve auquel je m'accroche. Je ne désespère pas. Un jour peut-être...

XXXXXXX

   Voilà ma chère ! Pour vous faire plaisir ! N'en espérez pas davantage. Cet exercice m'a énormément coûté ! Je ne parle pas souvent et j'écris encore moins... Je me range dans la catégorie des « taiseux », assez ennuyeux pour mon entourage. Je ne me reconnais pas dans le modèle de communication contemporain dans lequel on parle beaucoup, on dit peu, et, au final, on n’entend rien... Ma « grotte », cet espace réduit où je vivote à présent, me procure un certain sentiment de confort entretenu par la flamme brûlante qui réchauffe, qui illumine, celle qui arrive par voie express depuis Paris.

   Après quatre années au bord de la Méditerranée, une agréable ambiance verdoyante a succédé à l'environnement et à la douceur azuréenne. Mon autre « moi » s'est nourri de cette mer qui l'a abrité, protégé, bercé. Des vagues de tendresse l'ont submergé, tout en l'avertissant de ne pas trop rêver. Et il a survécu, a écouté le chuchotement des profondeurs inexplorées, ces profondeurs secrètes où gisent des coquillages pleins de perles.

   Par conséquent, votre ami, fruste et ignorant, vous supplie humblement, agenouillé, avec un seul genou à terre (je ne peux pas le faire sur les deux car c’est une position très inconfortable à cause de mon gabarit : 1,95 m, 100 kg de muscle), d’exercer pleinement votre liberté d’expression. Ce n’est que de cette façon que votre récit pourra devenir l’œuvre authentique du personnage principal. Et ce personnage-ci, ma chère, c’est vous. Mon rôle est marginal. D’une certaine manière, j’essaye autant que je le peux de soutenir l’héroïne de cette histoire insolite, de cette rencontre surprenante, en ajoutant un mot par ci, un mot par là...

   Mais voilà que mes camarades en uniforme se présentent à ma porte : ma dose de rayons solaires, d’une durée de dix minutes, est annoncée pour bientôt. Elle me permet d'étirer un peu les jambes et d’absorber un peu de chaleur et de bénéficier de la lumière du jour. À ne rater sous aucun prétexte !

   En tant que votre élève, je suis tellement flatté par votre intention de m’emmener au niveau supérieur de la conscience collective ! Ravi et reconnaissant car vous me faites un grand honneur en m’incluant dans votre projet qui va, je le souhaite de tout cœur, apporter les résultats que vous souhaitez.

   Pour conclure, je me souviens des trois paroles omniprésentes à la fin de chacune de vos lettres. Et, chère madame, c’est très brutal de votre part ! Bien que ma pompe à quatre cavités résiste à tous les défis sportifs, vous me prescrivez un programme cardio-intensif qui représente un risque sérieux à mon âge. Pour que le système soit équilibré, si vous me le permettez, comme un gentleman, je vous rends la pareille (sourire).

 Composition Ivan Gjorgievsky

Denise Book Cover Final RGB PDF