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"Comment Milos C. est entré dans ma boite à lettres" de Donna Alovesti (19/80)

📅 04 janvier 2025
                                                                   Episode 19/80                                                                                  

 

Paris le 20/8/2020 
Association A
France Tessali
Maison d'arrêt de Monaco
Milos C.
n° écrou 93XX
98000 MONACO

 

 

Cher Milos,

   Me revoilà... J'ai « l'esprit d'escalier » ... Je ne vais pas bêtement rayer le passé d'un trait de plume et écrire un « Milos » sec comme un coup de trique en réponse à votre lettre du 4 juin où « France » tout court a remplacé les « chère France » et les « très chère France ». Que vous le vouliez ou non, ces mots existent bien sur vos anciennes lettres, noir sur blanc, je les ai sous les yeux. Je ne suis plus « chère » à vos yeux, c'est votre droit, je ne vous en veux pas. Je remarque une chose qui n'a l'air de rien a priori. Et pourtant... Vous avez envoyé vos lettres de « rupture » le 4 juin, le jour de votre anniversaire. Tout un symbole ! Ce jour-là, semble-t- il, vous n'avez pas soufflé de bougies, personne n'a chanté pour vous « Happy birthday », il n'y a pas eu de fête. Même le plus endurci (dont vous faites partie) ressent un petit quelque chose le jour de sa naissance. Les souvenirs qui remontent, les joies et les peines, et dans certains cas surtout les peines, le sentiment de vide, les échecs qui vous explosent à la figure, l'avenir sans horizon, la vie qui s'enfuit...

   Ce jour-là, donc, le 4 juin, vous m'avez jetée comme une vieille chaussette. Vous avez repris d'une main ce que vous m'avez donné de l'autre.

   J'avais pour objectif de faire de vous un champion de la nuance, un as de la tournure, un virtuose de l'idiome.

   Mais vous avez décidé que notre relation n'était qu'une suite de « guerres » et de « batailles », un « jeu », une « fiction ». Cher Milos, très cher Milos (oui je le revendique), je ne suis pas une fiction ! Je suis une personne humaine de chair et de sang ! À ce titre, je ris, je pleure, je souffre, etc. Je ne me suis pas livrée à un « jeu » avec vous et ça n'est pas parce que nous sommes éloignés de 1000 km que le lien qui s'est construit en presque un an n'est pas réel ! Vous parlez de « guerres » et de « batailles ». C'est pour vous déclarer la guerre que j'ai demandé à une artiste de calligraphier une carte spécialement pour votre anniversaire ? J'ai pensé que ça vous plairait, n'ayant pas le droit de vous envoyer un véritable cadeau. Et mon arbre que j'ai planté en votre honneur ? Vous appelez ça la « guerre » ? Vous appelez ça des « batailles » ? À quoi pensez-vous, cher, très cher Milos (oui je le revendique) ? Est-ce que je vous ai fait du mal ? Je ne suis pas votre ennemie ! Vous terminez votre lettre de « rupture » par « ma chère amie ». Quelle étrange façon de traiter ses amis ! Prenez la peine de relire les lettres que je vous ai envoyées. Cherchez et dites-moi ce qui vous semble hostile ? Vous ne trouverez rien. Avez-vous déjà observé un chien affamé qui s'est emparé d'un os ? Essayez de lui arracher son os ! Eh bien voilà : je tiens mon os et je n'ai pas l'intention de le lâcher. C'est vrai, je n'ai pas les mains libres. Je suis obligée de tenir compte de différents paramètres que je ne maîtrise pas et je dois faire attention en écrivant. Il faut de la délicatesse, du doigté, de la diplomatie et de la prudence. J'ai compris !

   Les mots qui m'ont le plus bouleversée se trouvent dans la lettre « officielle » que vous avez envoyée à A. : « En tant que personne absente depuis déjà des années de la vie publique » ... » Ça fait mal... Sans savoir ce qui m'attendait, je me suis amusée à faire votre portrait chinois. Le jeu consiste à décrire une personne sous la forme « si j'étais... » un poisson, un animal, un meuble, un monument, etc.

   « Si j'étais Milos », je serais une forteresse défensive presque inaccessible. Très peu d'ouvertures. La prendre d'assaut ? Mission impossible ! Même pas en rêve, c'est perdu d'avance ! Je le complète : cette carapace que vous avez forgée pour vous protéger a anesthésié votre cœur. Les circonstances l'exigent, je le comprends, mais c'est une bouée de sauvetage qui vous prive de l'affection qu'on peut vous porter.

   Milos, cher Milos (je le revendique), il n'y a pas qu'une façon d'aimer, il y en a mille. On ne le sait pas quand on a 20 ans. Mais nos 20 ans sont loin derrière nous et nous avons appris que la palette des sentiments est infinie et peut prendre des formes inattendues. Vous m'avez plusieurs fois sermonnée pour mon pessimisme, pour ma manière négative d'envisager les choses. À moi maintenant de vous demander de revenir sur votre décision. A-t-on besoin de ça ? Offrons-nous respectivement un peu de joie et de bonheur. Prenez le temps qu'il faudra mais ne tirez pas un trait définitif sur cette aventure. Je serai toujours à vos côtés quoi qu'il arrive.

   Je ne connais pas la tradition « bisous » à Monaco... France

 Composition Ivan Gjorgievsky

Denise Book Cover Final RGB PDF