| Monaco le 11/6/2020 | |
| France Tessali |
A l'attention de Michèle V.
par mail
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Chère Michèle,
Pardonnez-moi pour ce long mail. Je suis désolée de vous importuner pendant vos vacances mais vous êtes la seule personne auprès de qui je peux m'épancher, la seule capable de comprendre mon émotion suite à la réception des courriers de Milos.
Moi-même, j'ai du mal à analyser l'intensité de ma réaction.
Ainsi donc, le 4 juin, le jour même de son anniversaire, Milos n'a rien trouvé de mieux à faire que d'écrire une lettre à la direction d'A., pour remercier l'association pour son action, lettre accompagnée des compliments dithyrambiques pour sa professeure de Français. Je n'étais pas à Paris lorsque cette lettre est arrivée au siège d'A. qui m'a envoyé copie par mail ce 11 juin, ce qui m'a mis la puce à l'oreille.
Mon instinct ne m'a pas trompée et j'ai trouvé, en rentrant à Paris, sa lettre de « rupture », assez sèche, elle aussi datée du 4 juin.
En deux mots, Milos, tout en me remerciant, estime qu'à travers notre correspondance nous avons créé, lui et moi, un « monde de fiction », mais que « ce jeu est terminé ». Quel jeu ? Quelle fiction ? Est-ce que j'ai une « gueule » de fiction ?
Depuis que nous avons entamé cette correspondance, Milos me fait tourner en bourrique. Tantôt les compliments, tantôt le retour de bâton sans que j'en comprenne les véritables raisons.
Il me semble important de vous raconter mon expérience avec lui, expérience tout à fait inhabituelle. J'ai déjà eu affaire à plusieurs « étudiants » dans le cadre de ma mission à A. Milos est un cas à part. J'ai dû improviser rapidement. Dès la 2e ou 3e lettre, il me demande s'il peut dire « chère France » et même « très chère France », ponctuant ses post-scriptum de « sourires », ajoutant qu'il se sent très proche de moi. Je suis un peu interloquée mais j'accepte cette « intimité » nouvelle pour moi.
Ayant constaté son excellent niveau, je lui suggère d'écrire un récit sur son vécu en détention. Il se montre enthousiaste, m'envoie un synopsis avec des têtes de chapitre tout à fait intéressantes. Ç’aurait été un bonheur pour moi de l'aider à rédiger et à publier un livre. Le faire connaître pour autre chose que pour avoir commis un délit !
Lui redonner une place honorable dans la société ! Lui redonner confiance. Il en est capable, je vous assure et j'aurais mis la main à la pâte. Je suis sûre qu'à quatre mains, nous aurions fait quelque chose d'excellent susceptible d'être publié. Mon enthousiasme n'a pas duré. Milos s'en est désintéressé, prétendant qu'il n'avait aucun talent et n'a plus donné suite.
Entre-temps, je me suis attachée à ce garçon. Mais quel casse-tête pour continuer sur la voie que je me suis engagée à suivre ? Comment m'y prendre pour poursuivre le dialogue ?
Est venu le temps de lettres plus personnelles. Je lui raconte ma vie, mon travail, mes voyages, mon jardin, des anecdotes, de conseils de lecture, des extraits de livres que j'ai aimés, avec toujours, et de manière systématique, des explications sur le vocabulaire employé, les définitions, les synonymes, les expressions idiomatiques, la différence entre le langage familier et littéraire etc.
Les réponses de Milos sont la plupart du temps énigmatiques, voire incompréhensibles. Souvent il se met en scène et dialogue avec son double comme dans une pièce de théâtre. Déchiffrer ses devinettes m'épuise. Sachant qu'il ne peut pas écrire librement j'essaie de lire entre les lignes sans succès...
Je le taquine à ce sujet, je me livre à de petites provocations amicales. Provocations qu'il prend au premier degré sans aucun recul. Il est d'une susceptibilité maladive.
Il a décrété que je lui faisais la guerre, me laissant entendre qu'il en avait assez de ces bagarres... Parallèlement, dans une lettre récente, il me demande s'il peut me tutoyer, m'assure qu'il « m'adore » ... C'est bien la première fois qu'il m'écrit quelque chose de personnel et c'est peut-être parce qu'il s'est « lâché » qu'il se sent vulnérable et qu'il me rejette.
Comment ne pas être perturbée, profondément troublée par ce comportement étrange ? Je suis rentrée dans le jeu, c'est vrai. Moi aussi, j'ai eu l'impression de faire une sortie de route. Milos n'est plus un « apprenant » quelconque pour moi, je me suis attachée à lui. Trop sans doute...
Depuis la mise en place du confinement je lui ai écrit de nombreuses lettres restées sans réponse. Je ne sais même pas s'il les a reçues !
Je me suis fait beaucoup de souci à son sujet et j'ai consulté autour de moi tout ce que j'ai pu (avocats, SPIP[1], association des visiteurs de prison) mais Monaco a son propre règlement. Personne n'a pu me donner le moindre conseil et je tourne en rond depuis mars.
J'ai même commis une grosse bourde en lui envoyant des timbres et un bloc de papier à lettres qui lui ont été confisqués. J'ai l'ai encouragé à protester en me référant à un décret en France qui autorise les détenus à recevoir timbres et papier à lettres... Ils ont dû sauter au plafond quand ils ont lu ce qui pourrait apparaître comme une incitation à la rébellion !
Je me suis excusée très rapidement auprès de l'administration mais je me suis demandée s'il n'en payait pas les conséquences. L'association à laquelle j'appartiens, A., a tenté de téléphoner à la maison d'arrêt pour avoir de nouvelles sans succès. Black-out total ! Cette opacité est difficilement supportable...
A posteriori, je me rends compte à quel point j'ai été naïve et inconséquente jusqu'à la bêtise en lui écrivant sans aucune précaution, sans prendre garde à la censure et aux avertissements codés de Milos qui m'a pourtant incitée à « respecter les limitations de vitesse afin de ne pas être exclus du circuit ». Je me suis laissée aller comme si ma plume était libre, J'ai complètement occulté le fait que les lettres étaient lues et que tout propos pouvait être interprété et réprimé. Je m'en veux terriblement.
Pour finir, je me demande si Milos, malgré ses airs bravaches, n'est pas un homme brisé, peut-être même désespéré. Il n'a plus confiance dans la vie, plus confiance en personne, sauf en vous Michèle ! Vous savez, je suis comme une éponge, je ressens avec beaucoup d'intensité les émotions des personnes que j'aime ce qui n'est pas très bénéfique pour ma santé, ayant moi aussi des problèmes dans ma vie, comme tout le monde mais un peu plus quand même.
Voilà, chère Michèle, soyez indulgente ! Je n'ai que vous et heureusement que vous êtes là ! Tout cela est évidemment confidentiel. J'ai conscience d'abuser de votre gentillesse. Vous seule pouvez m'aider à surmonter ma tristesse. Quelle responsabilité ! J'ai honte de pleurer sur votre épaule.
Je vous embrasse. Pour le coup, je suis reconnaissante à Milos de vous avoir donné mon adresse mail ! J'ai encore mille choses à vous raconter. Est-ce qu'on peut se téléphoner ?
[1] Services pénitentiaires d'insertion et de probation
Composition Ivan Gjorgievsky
