"Pourquoi je ne sais rien" par Hervé Rostagnat

📅 24 mai 2024

      Si nos enfants étaient élevés dans la nature, surement s’émerveilleraient-ils devant les fleurs, les oiseaux, les rivières, les ciels nocturnes et le spectacle de la montagne sur les flancs desquelles glissent les nuages. Et comme la nature est abondance de fleurs et d’oiseaux, de rivières, de ciels nocturnes et de montagnes sur les flancs desquelles glissent les nuages, ces richesses n’ont pas de prix. Elles sont gratuites. Mais nos enfants sont élevés dans les villes et ils ne connaissent que les artefacts qui ont un prix car seul le travail de l’homme peut les produire. Ainsi pour les acquérir il faut de l’argent. De plus en plus d’argent car tandis que les fleurs, les oiseaux, les ciels nocturnes et les montagnes sont éternels, les artefacts meurent de la concurrence et de l’innovation. Ils se dévalorisent malgré le travail qu’ils contiennent et l’argent, foutue fiction, continue de s’apprécier.

      Il nous a fallu apprendre la nature. Et voilà la science. Chacun, par petits bouts de son expérience, tentant de l’apprivoiser, l’a transmise aux générations futures. S’il ne s’était agi que de ça. De là à la domestiquer, il n’y a qu’un pas. Puis à l’asservir. Et à nous asservir nous-mêmes dans l’accumulation des savoirs que nous avons délégués. Nous voilà à la fois démiurges et esclaves. A la fois auteurs et victimes de « La société autophage[1] ». Entropique plutôt que néguentropique. Consumatrice plutôt que consommatrice.

      Anselm Jappe nous explique aujourd’hui pourquoi nous ne savons rien faire. Mais Marx aussi. Et Giono. Et Bernanos. Et tant d’autres. Et je ne sais toujours rien faire. Nous ne cesserons, à L’Altérité, de vous faire partager de ces lectures qui nous paraissent essentielles comme le pain. Que nous ne savons toujours pas faire. Pourrais-je vous l’expliquer ? Certains l’ont compris. Ils retournent à la terre. Aux vraies richesses.  Ils apprennent après avoir appris tout ce qu’ils vont devoir oublier. Comment oublier qu’en tendant vers l’immatérialité de l’argent, vers celle du numérique nous vouons aux artefacts un culte mortifère d’amour et de joie. Or, cette propension à l’éther est paradoxalement mue par ce qu’il y a de plus tangible en notre monde : c’est précisément la science. Mais la science est comme le reste. Elle n’est pas comme dit Giono « une noblesse intérieure[2] ». Elle participe de la même « croissance tautologique[3] ». Parce que la science est un métier et qu’elle n’a pas d’autre objet qu’elle-même. La démesure et la spécialisation confisquent le savoir de tous ceux qui ne savent plus rien et tombent dans la dépendance des adorateurs du Dieu argent. Produire, n’a pas d’autre objet que de produire. Le produit n’a pas d’autre objet que lui-même. Le travail qui permet de produire un objet n’a pas d’autre objet que lui-même. Et l’argent qui n’est plus un intermédiaire dans l’échange est devenu une marchandise qui n’a pas d’autre objet qu’elle-même. Car, en effet, il permet l’accumulation. Et précisément, l’accumulation du rien. L’accumulation d’une simple croyance, d’une foi dogmatique en un titre que la propagande valorise comme l’église a valorisé Dieu pour soumettre ses ouailles.

      Ce processus d’adoration du rien passe par l’intériorisation d’un certain nombre de fictions de nature à expliquer ce qui dépasse l’entendement du sujet. Dieu est un raccourci qui explique le monde. L’argent ou le manque d’argent est un raccourci qui explique le monde économique, la croissance, les crises, les politiques d’austérité, la domination, l’absence d’alternative (TINA), les sacrifices, l’exploitation… Le rien, c’est justement le Tout. Il est substance. Et c’est précisément par sa présence, c’est-à-dire par son absence, qu’il constitue l’intimidante et mystérieuse autorité à laquelle le sujet se soumettra car trop longues, trop complexes, trop submergeantes sont les multiples étapes, les multiples strates du savoir historico politico scientifique de la technostructure susceptibles d’expliciter le monde. Anselm Jappe évoque Michel Foucault selon lequel l’époque contemporaine « est celle du passage à la société disciplinaire[4] ». L’individu accepte les contraintes sociales en s’autodisciplinant, en exerçant une violence contre soi-même. S’agit-il de servitude volontaire ? Non, dit Frédéric Lordon[5] car elle est inconcevable (nul ne peut se rendre volontairement esclave). Mais elle pourrait résulter de ce qu’il appelle la « colinéarisation des conatus ». Qu’est-ce qui meut l’homme ? Le désir d’entreprendre (le conatus spinozien). Ainsi, « le pouvoir (politique ou patronal) est l’ensemble des pratiques de colinéarisation[6]. Il s’agit en effet d’obtenir du sujet (en tant que sujet du souverain) qu’il agisse dans le sens du désir-maitre mais non par la violence. Par le pseudo consentement et la joie. « C’est l’obéissance joyeuse[7] ». Le concept de joie est évidemment tout relatif puisque le consentement a été extorqué : la nécessité de satisfaire des besoins pousse le salarié à s’enrôler dans une relation juridique caractérisé par la subordination. La colinéarisation va le convaincre qu’il travaille pour une cause commune sur le fondement de la culture d’entreprise. Ainsi non seulement il va satisfaire ses désirs de consommateur mais il croira s’épanouir en se réalisant[8].

            « … le sujet est défini comme un travailleur. Pas nécessairement comme un ouvrier, mais comme quelqu’un ayant soumis sa vie aux exigences de la production – non de la production d’objets d’usage, mais de la production de « valeurs » - et aux exigences de l’accumulation de travail « mort » représenté dans l’argent qui s’accumule en capital[9] ». Outre l’intériorisation de la nécessité de travailler, dit Anselm Jappe, « il a intériorisé la même indifférence pour le concret, pour le monde extérieur, pour les contenus, indifférence qui constitue l’essence du travail abstrait. Une forme vide, une volonté sans contenu, une indifférence pour l’extérieur[10]… ».

      Jean Giono évoque déjà dans Lettre aux paysans[11] cette obsession de la valeur lorsqu’il parle de son père qui, après avoir été artisan, a travaillé pour le chausseur industriel Bata. La déconstruction du processus de production dans le modèle industriel consiste en une division du travail qui spécialise l’ouvrier sur une séquence de la fabrication d’une chaussure. Le père de Jean Giono ne cousait plus que des trépointes au même titre que ses collègues ne devaient plus fabriquer que des semelles ou des empeignes. A terme, personne ne sait plus monter une chaussure. Or, dit Jean Giono avec humour « Malheureusement pour lui, personne au monde n’a besoin d’une trépointe[12] ». Voilà ce que Marx appelle le travail abstrait, ou le travail mort celui qui n’a pas d’autre objet que lui-même puisque non seulement le marché n’a pas besoin de ce que fabrique l’ouvrier mais en outre parce que le travailleur ne fournit pas un objet d’usage mais de la valeur qui se mesure en argent. Le produit mis sur le marché a en effet une valeur supérieure à la valeur du travail fourni. Cette plus-value qui devrait revenir au salarié est extorquée par le capitaliste. Dans le même ordre d’idée, Giono dit : « L’objet qui sort de Bata est mort. L’ouvrier qui y collabore ne cesse pas d’avorter[13] ».

      On peut multiplier les exemples de cette production mortifère avec notamment l’obsolescence programmée du produit. Tant qu’il satisfait un besoin, le produit a du sens. Mais même lorsque le besoin est satisfait, le capitaliste continue de produire. Cette poursuite de l’activité peut se légitimer par la nécessité de renouveler les biens altérés par l’usure. Si le bien est de qualité, l’usure se produira dans un délai trop long interdisant l’accumulation d’argent. Le producteur va donc réduire la durée de vie de son produit pour alimenter une demande artificiellement voire programmer une panne. Il peut également continuer de produire pour satisfaire un nouveau besoin. Encore faut-il savoir de quels besoins on parle.

      S’agissant des besoins primaires, notamment alimentaires ou physiologiques, la satisfaction du consommateur va s’exprimer en volume. Puisqu’il ne peut dépasser une quantité alimentaire donnée, sa consommation, dépendante du revenu, s’exprimera désormais en qualité. Mais « Les hommes ont créé une planète nouvelle : la planète de la misère et du malheur des corps. Ils ont déserté la terre. Ils ne veulent plus ni fruit, ni blé ni liberté, ni joie. Ils ne veulent plus que ce qu’ils inventent et fabriquent eux-mêmes. Ils ont des morceaux de papier qu’ils appellent argent[14] ». Le marché, en effet, s’auto censure ou s’auto sature. Il n’est pas loin d’ailleurs de créer lui-même la pénurie de produits en asséchant les circuits de distribution (par le stockage par exemple) afin de maintenir artificiellement des prix élevés. Ou de détruire le lait, les vaches, la vigne, le lin, le chanvre pour éviter que les prix ne s’effondrent alors que, dit Giono « Quand une matière ne se vend pas parce qu’il y en a trop, on baisse son prix. On peut se la procurer pour presque rien. C’est ce que j’appelle moi un progrès, une abondance[15] ». Le gouvernement est complice de ce processus absurde puisque fixant lui-même le prix de la farine, il permet aux paysans de tirer un revenu suffisant de leurs ventes afin de pouvoir manger. Car en effet, au lieu de manger son propre blé, il ne peut manger « qu’en passant par la monnaie[16] ». Il s’agit bien là de produire non pas du blé mais de la valeur pour accumuler les petits bouts de papier.

      Cette consommation de biens essentiels une fois saturée, d’autres besoins vont émerger appelés besoins de civilisation tels que Maslow les a dénommés : besoin d’appartenance, de reconnaissance et de réalisation, voire même besoin de sécurité. Or ce sont ces besoins plus subjectifs, dépendant de cadres de référence culturels, qui sont illimités. Peut-on parler alors réellement, pour ce type de besoins, de croissance tautologique puisque leur production a pour objet de les satisfaire ?

      Ils sont illimités parce que le marché concurrentiel les induit en mettant au service de cette démesure la technologie et l’innovation, accroissant toujours plus la dépendance du consommateur. N’est-ce pas pour la raison que le marché a deviné que les besoins de civilisation sont dans sa nature ? La privation des produits de première nécessité est une cause de mort physiologique du consommateur. Mais la privation des besoins de civilisation n’est-elle pas une cause de mort psychologique voire de non-être ? Dans l’analyse aristotélicienne, l’être humain est un animal social. La société constitue son fondement ontologique. L’homme n’existerait donc que dans son rapport à autrui. Il se plait à jouir des biens terrestres, c’est sa première vie. Il aime aussi les honneurs et le prestige, c’est sa seconde vie. Ainsi, il ne peut se passer d’appartenir à une communauté ; il ne peut se passer de la reconnaissance des membres de sa communauté ; à ce titre, il ne peut se passer de se comparer à ses semblables ; enfin il ne peut se passer de dominer pour se réaliser à moins qu’il ne se réalise que dans la contemplation. C’est sa troisième vie, celle de l’intelligence qui le rend semblable à Dieu mais qui ne peut d’ailleurs pas toujours être dissociée de celle des honneurs. Dès lors, la production des biens et des services a toujours un objet puisque précisément elle vise à satisfaire une nature intrinsèquement insatiable. La consommation de produits de luxe, par exemple, participe de ce besoin et satisfait à la fois le besoin de se différencier, d’être supérieur et conséquemment d’appartenir à l’élite qui ne se définit plus que par des valeurs quantitatives : compte en banque, surface de l’appartement, chiffre d’affaires, n° de série de l’automobile ou du dernier I Phone, nombre de pots d’échappement débouchant de manière ostentatoire du véhicule, valeur d’une œuvre d’art, nombre de vues sur les réseaux sociaux, etc. Exit les vraies richesses, celles que St Jean Batiste traverse après avoir repoussé la ville du pied : « A ses pieds sont représentés les champs rapiécés de labours, de luzernes de champs de fèves, une grande plaine qui va jusqu’à la droite du tableau et jusqu’au milieu en hauteur. C’est par là-dedans qu’il s’en va[17] ». Les vraies richesses sont les vents, les pluies, les neiges, les soleils, les montagnes, les fleuves, les forêts[18]. Mais l’homme ne sera riche (de ça) que s’il est pauvre[19] (du reste). La révolution individuelle c’est de remplacer l’argent par de la joie. La joie est la jubilation de la contemplation.

Saint Jean-Baptiste se retirant dans le désert

Giovanni di Paolo (vers 1403-1482)

Royaume-Uni, Londres, National Gallery.

 St Jean Batiste 2

      Ces besoins de civilisation sont les besoins de la ville. Besoins d’artefacts dans l’ignorance de ce qui se passe à l’extérieur. La ville, dit Giono, n’est pas une organisation cohérente mais un « conglomérat ». Elle n’est qu’une somme que rien ne transcende. Et l’homme qui la fréquente ne sait plus rien faire des choses de la vie. « Qui saurait orienter son foyer de plein air et faire du feu ? Qui saurait reconnaître et trier parmi les plantes vénéneuses les nourricières comme l’épinard sauvage, la carotte sauvage, le navet des montagnes, le chou des pâturages ? Qui saurait tisser l’étoffe ? Qui saurait trouver les sucs pour faire le cuir ? Qui saurait écorcher un chevreau ? Qui saurait tanner la peau ? Qui saurait vivre[20] ? ».

      S’il est un besoin de la ville qui appartient à la fois à la catégorie des besoins primaires et à celles des besoins de civilisation, c’est celui de santé et de sécurité. L’enjeu de la satisfaction d’un besoin de santé est bien d’ordre physiologique et vital. Le besoin de sécurité s’analyse différemment selon le degré de « civilisation » du consommateur. Mais il peut être illimité dès lors qu’il déborde sur ceux de reconnaissance ou d’appartenance. Il suffit de constater la croissance du marché sécuritaire[21] pour se convaincre que cette préoccupation augmente avec le niveau de vie. Le besoin de sécurité illustre le concept développé par Maslow de hiérarchie des besoins au sens où le consommateur ne cherche à le satisfaire que si les besoins hiérarchiquement inférieurs le sont déjà. Peut-on donc vraiment parler de croissance tautologique puisque l’objet de la production des biens du marché sécuritaire satisfait un réel besoin qui aurait paru superflu il y a une vingtaine d’années ?

      La vraie question est pourtant celle de l’émergence du besoin. Les exigences du consommateur s’accroissent avec les innovations du marché et un effet cliquet rend inconcevable que le niveau de sécurité puisse régresser. Il devient alors culturellement indispensable. Qui peut concevoir aujourd’hui d’abandonner son téléphone portable constitutif d’un véritable cordon ombilical familial ? Il en est d’ailleurs de même pour la santé s’agissant par exemple de la recherche sur le génome humain et ses applications ou du secteur pharmaceutique qui croissent sur des exigences transhumanistes au fur et à mesure des découvertes qui promettent de repousser les limites de la mort. Alors, les besoins civilisationnels sont-ils pure création de l’industrie ou l’industrie ne fait-elle que répondre à des besoins préexistants et insatiables ? La réponse à cette question est peut-être aussi d’ordre tautologique. Il en est ainsi de notre système car l’humain est humain. Faire parler la barrière d’un parking ? C’est recycler une technologie à amortir ou réaliser des économies d’échelle en axant sa stratégie sur le volume des ventes. Développer des innovations portant sur les drones, sur la cybersécurité ou sur la télésurveillance ? C’est pallier l’indifférence de la ville, la violence des hommes mue par la convoitise. La croissance construite sur les externalités négatives n’est plus tautologique mais entropique. Le besoin n’est réel (dépolluer, assurer la sécurité contre les délinquants) que parce que le marché n’ayant pas d’autre objet que lui-même cherche artificiellement des débouchés pour alimenter la manne financière. Peut-on aller plus loin et dire que les attentats politiques sont une externalité négative du colonialisme, lui-même motivé par l’hubris de l’impérialisme ou de l’hégémonie économique ?

      En tout état de cause, cette croissance n’est-elle pas tautologique dès lors qu’elle est marginale et asymptotique ? L’avantage marginal dont tire le consommateur d’une innovation est faible et décroissant. Le profit qu’en tire l’entrepreneur est croissant. Et son coût environnemental est considérable : transport, exploitation de main d’œuvre précarisée, utilisation de matériaux polluants. Voilà un site de vente en ligne dont le positionnement surfe sur la vague écologique qui traduit avec ironie ce phénomène marginal tout en singeant la scientisation de l’économie.

Graphique 1 : confort marginal décroissant[22]

 confort marginal graphe 1 640x530

Graphique 2 : impact environnemental croissant[23]

 confort marginal graphe 2 640x530

      Il nous a fallu apprendre la nature. Et voilà la science. Mais la science des villes. Celle qui ne nous fait plus aimer que les artefacts à l’égard desquels s’exerce notre fétichisme. Artefacts que nous idolâtrons comme le veau d’or lorsque nous confondons le Dieu auquel il est destiné avec son propre matériau, sa fonction avec sa nature. Ces fausses croyances, ces fausses richesses sont contre-productives. Elles nous privent des savoirs qui garantissent notre autonomie et corrélativement notre liberté. Et elles nous détruisent au lieu de nous épanouir.

      Voilà pour finir cette chronique, un texte paru dans l’Altérité en mars 2020 motivé par l’angoisse du coronavirus et la croyance bien naïve qu’un nouveau monde allait surgir :

      Allium, oxalis, akébia, pissenlit. N’avons-nous, Jeanne et moi, que ça pour nous nourrir ? Il y a bien le prunier. Mais il n’est encore qu’en fleur. La saison des oranges est passée dont il ne reste que quelques confitures. Et le jardin aromatique, j’ai bien peur, est emblématique de la valeur que nous donnons à la surface des choses. Il aurait fallu creuser. Je ne me serais pas contenté de regarder l’harmonie de mon jardin, de composer les volumes et les couleurs pour donner au regard une joie qui ne suffit plus. Il aurait fallu voir le dessous des choses. Creuser, semer, récolter. Sans attendre de l’extérieur qu’il nous nourrisse sous le confortable prétexte de la division du travail.

      Me voilà donc, aujourd’hui, incompétent. Professeur sans élève. Et tout juste cueilleur. Je sors de chez moi un panier à la main, réduit à faire la queue devant un supermarché dont l’exclusive compétence de distributeur de produits manufacturés exclut celle d’organiser une pénurie d’espace. Quarante-cinq minutes d’attente dans une queue qui n’a pas avancé d’un mètre. Une queue de vingt mètres. Vingt personnes respectant la distance sanitaire le bec ouvert comme des oisillons.

      Des oisillons ? Je ne pensais pas si bien dire. Le conseil d’Etat, hier, a réfléchi à la question posée par le syndicat Jeunes Médecins de savoir s’il ne faut pas aggraver les mesures de confinement. Il ne nous reste qu’à demeurer chez nous et à attendre les ravitaillements.

      Mais sait-on au moins ravitailler ? Charles Touboul, porte-parole du Conseil d’Etat, dit : « Personne ne sait faire un ravitaillement d’État, à moins de plusieurs semaines. Il y a des risques logistiques considérables. L’État n’est pas en mesure de faire mieux que les entreprises de distribution qui s’adaptent aux demandes massives des citoyens en organisant des drive et des livraisons à domicile. »

      Je ne sais pas suffire à mes besoins car mon savoir est délégué. L’Etat ne sait pas ravitailler car le pouvoir a délégué au privé ses compétences. S’il n’y avait que la problématique de la division du travail. Mais il y a pire. Il n’y a plus d’Etat. Et il n’y a plus d’Etat car il y a une confusion entre la valeur et les valeurs. Entre l’individu et le collectif. La République ne se résume pas à une simple somme d’intérêts privés que le libéralisme satisfait en me privant de ma liberté d’animal social. « L’homme est libre, disait Rousseau, et pourtant il est dans les fers ». Il n’y a que le Contrat Social qui puisse le libérer. La démagogie et la corruption promeuvent la dérégulation. A telle enseigne qu’un service public n’est plus considéré aujourd’hui que comme une valeur négative. D’un point de vue comptable, c’est un coût. Qu’on le donne au privé et il passe à l’actif du bilan. Dites ça aujourd’hui à l’hôpital que nous applaudissons mièvrement la peur au ventre et saisissez, si vous ne l’aviez pas encore compris, la relativité de la valeur.

      Alors, qu’est-ce que la valeur face aux valeurs qui sont absolues ?

       Il ne nous reste qu’à regarder briller nos lingots d’or dont on nous assure de la valeur intrinsèque : rareté, malléabilité, inaltérabilité, transportabilité, divisibilité ! Mais sont-ils comestibles ?

      Il ne nous reste qu’à compter les billets de nos portefeuilles jusqu’à épuisement des seules feuilles dont nous pourrions tout juste nous servir comme papier hygiénique. Lequel, d’ailleurs, non initialement destiné à cet usage, n’a pas plus ma confiance que cette sournoise fiducie.

      Il ne nous reste qu’à compter nos actions de sociétés mais la bourse, faible de nos anticipations irrationnelles, a brutalement chuté. En garnirons-nous aussi, comme de la monnaie fiduciaire, nos toilettes en pénurie ? Nenni car elles sont, aujourd’hui, dématérialisées. Ce qui reviendrait, pour le dire vulgairement, à se torcher avec de la fiction.

      Il me reste à me demander ce que je vaux, ici, impuissant dans mon jardin. Car je ne sais rien. Nous ne savons plus rien d’autre que le capital qui nous divise.

      Dès à présent, apprenons à cultiver notre jardin. Pas celui de l’agriculture qui emploie 5% d’une main d’œuvre formée à rompre la biodiversité pour alimenter nos supermarchés. Mais l’autre. Celui, par exemple, que Giono défend dans « Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix ». Faisons-en sortir les fruits. Et aussi les raisins de la colère.

 

[1] Anselm Jappe « La société autophage » La Découverte poche 2020.

[2] Jean Giono, « Les vraies richesses » Grasset 1937 page 216.

[3] Ibid. Anselm Jappe page 19.

[4] Ibid. Anselm Jappe page 49.

[5] Frédéric Lordon « Capitalisme, désirs et servitudes » La fabrique éditions 2010.

[6] Ibid. page 54 « Il s’agit d’aligner le désir des enrôlés sur le désir-maitre ».

[7] Ibid page 85.

[8] Ibid. page 76.

[9] Ibid. Anselm Jappe page 52.

[10] Ibid. Page 53.

[11] Jean Giono « Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix » Editions Héros-Limite 2013.

[12] Ibid. Lettre aux paysans page 84.

[13] Ibid. page 88.

[14] Jean Giono « Les vraies richesses » Préface, Les cahiers rouges, Grasset 2002 page 22.

[15] Ibid. Lettre aux paysans page 71.

[16] Ibid. page 72.

[17] Ibid. « Les vraies richesses » Les cahiers rouges, Grasset 2002 pages 50, 53.

[18] Ibid. « Les vraies richesses » Grasset 1937 page 219.

[19] Ibid. « Les vraies richesses » Grasset 1937 page 218.

[20] Ibid. « Les vraies richesses » Grasset 1937 pages 54, 55.

[21] Le marché de la sécurité croit de 4 à 5% par an. Par sécurité on entend : la sécurité privée (77.5% du secteur) qui recouvre les services de garde et de patrouille, ceux de transports de fonds, et ceux d’agents de sécurité, à l’exclusion des services de la police. Les activités liées aux systèmes de sécurité qui représentent 19,5 % du chiffre d’affaires du secteur. Il comprend les activités des opérateurs de surveillance et télésurveillance des systèmes de sécurité, ainsi que l’installation et la maintenance des systèmes. Les activités d’enquête, qui comprend notamment l’activité des détectives, ne représente que 3 % de ce chiffre d'affaires. Le secteur de la sécurité a été touché à la baisse par la crise du coronavirus. Mais il doit aussi sa croissance aux attentats de 2015 et 2016. Sources : https://www.insee.fr/fr/statistiques/5758520

[22] https://la-mode-a-l-envers.loom.fr/renoncer-confort-marginal-comment-coronavirus-montre-sortir-modele-consommation/.

[23] Ibid.