"Les nuits de la peste" de Orhan PAMUK, "En Syrie" de Joseph Kessel ou La chair de l'Histoire par Hervé Rostagnat

📅 28 avril 2024

    La revue L’Altérité vous propose deux romans qui posent de manière très intéressante la problématique de la fiction et de la réalité dans l’écriture d’une œuvre littéraire. Ce sont « Les nuits de la peste[1] » d’Orhan Pamuk et « En Syrie[2] » de Joseph Kessel. Déclarer, comme le font certains romans ou certains films, qu’une œuvre est tirée de faits réels risque de lui conférer un caractère anecdotique et n’a pas d’autre objet que de solliciter l’égocentrisme voire le voyeurisme du lecteur en l’installant dans une situation où il peut s’identifier mais en le laissant suffisamment à distance pour qu’il puisse jouir sans risque du caractère exceptionnel de la situation. C’est limiter son implication en le privant d’une expérience universelle et en lui faisant croire que la vérité est plus extraordinaire que la fiction alors, pour reprendre un terme de Georges Semprun, que cette dernière lui est totalement rétive.

      « Les nuits de la peste » est un livre très paradoxal qui assume parfaitement son caractère fictif et romanesque mais qui en même temps ne cesse, dans le cours de la narration, d’affirmer la véracité historique des faits et du contexte à l’intérieur duquel ils se déroulent en rappelant les sources sur lesquelles il se fonde. Ce souci très appuyé de transposition pseudo historique confine parfois à une naïveté vériste comparable à celle qu’on retrouve dans « Tintin » lorsque Hergé reproduit dans une de ses vignettes la page d’un journal ou d’un document authentifiant l’objectivité d’un fait.

      La narration est sous tendue par trois ressorts. L’écrivain Orhan Pamuk écrit le livre en se masquant derrière une historienne fictive, Mina Mingherli, racontant une épidémie de peste ayant décimé l’ile imaginaire de Mingher en 1901 à partir des lettres écrites par Pakizê, « troisième fille du trente-troisième sultan ottoman Mourad V »[3], à sa sœur la princesse Hatijê jusqu’en 1913. Cette fiction s’inscrit, semble-t-il, dans le contexte réel des dernières années de l’empire Ottoman (L’ile de Mingher en constituant le microcosme métaphorique) caractérisé par « un nationalisme ayant profondément imprégné la société turque, au point que les ethnologues et les historiens évoquent la diversité passée du peuplement de l’Anatolie et de la société ottomane[4] ». Elle s’inscrit également dans la volonté de transposer de façon romanesque les problématiques de la crise du COVID 19 qui a bouleversé le monde entre 2019 et 2022, avec la difficulté d’imposer une politique sanitaire commune à la diversité culturelle et religieuse mondiale. Mais il n’y a pourtant pas moins scientifique dans « Les nuits de la peste » que cette relation historique de l’épidémie sachant que Pakizê n’est pratiquement jamais sortie de chez elle pendant toute la période de l’épidémie et que ses connaissances ne sont alimentées que par les témoignages que lui en fait son mari, le docteur Nuri. Mina Mingherli va même jusqu’à invoquer la subjectivité féminine de la princesse, son talent, sa sensibilité, sa curiosité. Ce sont ces éléments mêmes qui l’ont poussée, dit-elle, à transformer une étude historique en roman parce que « la science historique ne permettait pas de saisir les motivations subjectives qui animaient les acteurs de cette courte et dramatique période et, jugeant que l’art du roman serait plus à même d’en rendre les raisons, j’ai cherché à concilier les deux genres ».

       On retrouve chez Joseph Kessel dans le livre « En Syrie » cette hésitation entre la vérité historique et la passion du roman lorsque dans un post-scriptum, il précise qu’il a fait œuvre, dans cet ouvrage, de romancier (et d’aventurier ?) plus que de journaliste politique en raison de « …la prédilection d’un écrivain à raconter de belles histoires[5]… ». Alain Genestar écrivait dans « Polka » d’octobre 2015, un édito intitulé « Joseph Kessel envoyé spécial en Syrie ». Il disait que ceux qui souhaitent faire de la politique étrangère dans les Proche et Moyen Orient feraient bien de lire « En Syrie », carnet de voyage écrit par Kessel en 1926 afin de saisir la complexité de cette région (vingt-sept religions, dit Kessel, dont chacune tient lieu de nationalité[6]). Vingt-sept religions, ajoute-t-il, mais un seul culte, celui de l’argent[7].

       « En Syrie » n’est donc pas tant un manuel à l’usage des diplomates opérant dans la région. C’est un rappel à l’humilité des grandes puissances lorsqu’elles ont des velléités interventionnistes douteuses. Mais ce n’est pas ce que dit Kessel qui critique les erreurs commises par le mandat français, légitimant implicitement l’immixtion historique de la France dans cette région. D’ailleurs, il consacre un chapitre au capitaine Colet[8] dont il vante les grandes aptitudes d’adaptation. Il consacre également un chapitre aux « Escadrons Tcherkesses[9] » dont il fait l’apologie des qualités guerrières de « ces cavaliers du Caucase formés par les Turcs à combattre les rebelles »[10].

      Voilà peut-être ce qui est le plus déstabilisant dans le roman « Les nuits de la peste » car plutôt que d’utiliser le genre du roman métaphorique, centré sur le personnage principal autour duquel tourne l’intrigue[11], l’auteur « malmène » le lecteur en lui faisant croire qu’il rompt le pacte fictionnel afin d’asseoir sa narration sur de la vérité historique. Il dit, comme une manière d’excuse, « il a pu m’arriver de ne pas respecter la règle du « point de vue d’un seul personnage », règle que j’ai même allègrement violée[12]. Au moment les plus poignants du récit, le lecteur trouvera donc des chiffres, des notes informatives, des digressions sur l’histoire politique. (…) Ainsi ai-je essayé de voir l’univers chatoyant des lettres de Pakizê à travers les yeux d’autres témoins afin que mon livre penche tout de même un peu du côté de l’Histoire ». Pamuk évoque en effet, par le truchement de son personnage, les consuls et les historiens – auxquels il ajoute d’ailleurs l’épithète d’officiels – les archives françaises et anglaises, celles d’Istanbul et de Mingher. Or si le lecteur n’a pas la culture historique nécessaire pour départager le vrai du faux, il peut être noyé dans un monceau de détails pas toujours utiles à notre sens pour saisir l’esprit de cet ouvrage long de plus de 800 pages, virtuose certes[13] mais néanmoins, nous a-t-il semblé, parfois ennuyeux.

      Peu importe si « Les nuits de la peste » et « En Syrie » ont en commun de poser la question de la réalité historique et de la fiction dans le roman, ils n’alertent pas moins le lecteur sur les risque hégémoniques des interventions occidentales : balkanisation, division arbitraire de l’empire ottoman.

      Ces tentatives d’intervention – souvent d’ordre militaire dont les objets sont aussi confus que la pacification d’une région (le motif premier de l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine était de « démilitariser et de dénazifier l’Ukraine », l’invasion pure et simple, l’installation d’avancée économiques ou stratégiques – échouent car elles ne sont pas préparées à la guérilla dont Kessel notamment illustre les caractéristiques d’une troublante actualité : « par une échelle branlante, on accède au toit, à la terrasse plutôt, fortifiée de sac à terre, et où veillent les guetteurs ». Plus loin, il écrit « Quel fouillis de murs, de murettes, de ruelles, de portes ». Il ajoute encore : « Les seuls ornements uniformes sont les cartouchières, enroulées autour de la poitrine et les fusils qu’ils portent tous à la main pour une riposte immédiate »[14].

      Impuissantes face à des interventions au sol où le risque d’enlisement est connu, les « Grandes Puissance » occupent l’espace aérien. Déjà, dans « En Syrie », Kessel l’évoque : « Nous allons faire un petit crochet, me prévient mon pilote, tandis que nous nous dirigeons vers l’appareil. Je dois bombarder Soueïda ».

      La diversité religieuse est également un obstacle auquel les occidentaux et le moyen orient lui-même se heurtent mais pis que la diversité ou la volonté hégémonique d’un courant extrémiste tel que, par exemple, souhaite l’imposer le Hamas en Israël ou le Likoud dans la bande de Gaza, c’est la mauvaise foi qui compromet toute tentative de règlement des questions politiques et diplomatiques dans ces régions. Kessel le montre en évoquant la question des Druzes poussés à l’hypocrisie à cause de leur situation tellement minoritaire face à l’islam dominant[15]. N’en est-il pas ainsi aujourd’hui de l’islamisme capable des pires atrocités dont les imams ne peuvent ignorer qu’elles sont contraires au Coran, acculé à la radicalisation pour lutter contre la domination occidentale ?

Illustration L'Altérité

La chair de lhistoire

 
[1] Orhan Pamuk « Les nuits de la peste » Folio 2023.
[2] Joseph Kessel « En Syrie » 1926 Editions Folio.
[3] Ibid. page 15.
[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9clin_et_chute_de_l%27Empire_ottoman
[5] « En Syrie », Joseph Kessel, Edition Folio page 14.
[6] Ibid.
[7] Ibid. page 17.
[8] Chapitre 9, intitulé « Capitaine Tabou » Ibid. pages 69 à 75.
[9] Chapitre 8, intitulé « Les escadrons Tcherkesses » Ibid. pages 60 à 68.
[10] Ibid. page 36.
[11] On pense notamment au livre de Jean Giono « Le hussard sur le toit » où le héros, Angelo Pardi, traverse la Provence dans les années 1830 pendant une épidémie de choléra.
[12] Henry James cité par Orhan Pamuk lui-même, page 18. Voir à ce titre LAPOUJADE David, « Henry James : perspective et géométrie », Études anglaises, 2006/3 (Vol. 59), p. 319-328. DOI : 10.3917/etan.593.0319. URL : https://www.cairn.info/revue-etudes-anglaises-2006-3-page-319.htm
[13] « Les nuits de la peste » page 17 : « L’art du roman repose sur le talent de raconter notre histoire comme si elle avait été vécue par d’autres, et l’histoire des autres comme si nous l’avions vécue ».
[14] « En Syrie » page 23.
[15] « En Syrie » page 35.