Valentina Casadei : "Plainte contre A" ou Un déni de Justice (chronique)

📅 16 avril 2024

      Valentina Casadei raconte, dans « Plainte contre A », l’histoire d’une femme venue porter plainte contre X pour un vol de portefeuille. Mais le policier qui l’accueille est un homme circonspect et pertinent. Alors la dame, à la vue de la liste des infractions qui sont énumérées sur le mur, devant elle, change son fusil d’épaule et raconte les blessures causées par un homme rentré dans sa vie par effraction. C’est l’histoire de bien des femmes. Sauf que d’habitude la plainte est une lancinante plainte du cœur et du corps, silencieuse, solitaire, clandestine. Porter plainte, c’est se considérer comme une victime. Victime d’une infraction pénale. Le policier, sur sa machine, prend note des faits que lui rapporte la plaignante, les lieux, les circonstances, les mobiles et peut-être que dans ce galimatias, se dessineront les éléments constitutifs de l’infraction ou des infractions dont l’héroïne, en l’espèce, pense être la victime. Le policier enregistre. Seul le juge décidera, au regard des preuves qui seront apportées, s’il faut poursuivre. Et condamner. En attendant, il tape sur sa vieille bécane dont deux lettres manquent, le A et le O. La machine est douée d’une préscience selon laquelle l’amour n’est souvent qu’un mur.

      Mais voilà précisément deux écueils auxquels se heurte l’héroïne. Le premier est celui du principe d’interprétation stricte du droit pénal qui suppose, au regard de l’article décrivant telle ou telle incrimination, que les faits coïncident exactement avec ses éléments constitutifs, matériels et intentionnels. La plaignante n’a que sa poésie, la métaphore, le chagrin et la pitié d’un bienveillant policier pour justifier une action. Le second écueil est d’ordre socio culturel et résulte d’une conviction hétéronome selon laquelle une femme mal aimée est une victime dépourvue de toute aide, tentée d’instrumentaliser le droit pénal avec toute la sincérité et la légitimité d’un amour déçu.

      Un homme est entré masqué dans la vie de la plaignante. Ainsi, il s’est fait remettre son amour tandis qu’elle s’est remise toute à lui dont il a disposé de la vie sans droit. Il a mangé à sa table et dormi dans son lit sans contrepartie de l’amour. Il a dégradé cet être réifié. Puis il l’a abandonnée sur l’autoroute sans omettre de lui voler son innocence avec la violence du silence plus éloquent qu’une rupture.

« non, rien de tout cela

il ne m’a jamais touchée

pas même quand nous faisions l’amour

il repoussait l’intimité comme une tarentule venimeuse

moi pour lui »[1]

 

« je pourrais vous montrer que je n’ai pas de bleus

ni cicatrices,

ni coupures

ni brulures

et ce que l’on ne voit pas

comment le décrire ?

le juger ?

le condamner ? »[2] 

      L’auteur des faits ci-dessus évoqués est le maitre de l’omission. Il ne vole pas. Il ne frappe pas, il ne téléphone pas, il n’utilise pas de fausse qualité, il ne vend pas ce qu’on lui a prêté, ne fuit pas les autorités, n’a pas eu à payer le dentifrice qu’elle lui a donné ni les pâtes à la tomate de sa mère où il était invité. Il ne couche pas. En fait, il n’aime pas. Il est le creux du moule, une abstraction, une négation. Il est le contraire d’une incrimination.

« pendant longtemps, j’ai donné

donné

donné

trop donné

à une coquille vide

me vidant à mon tour »[3]

Pour autant, l’homme est-il innocent ? Le policier s’apprête à enregistrer la plainte. Mais l’héroïne hésite. Moins à cause de l’inconsistance juridique des charges qu’elle invoque que par la culpabilité d’avoir été aimante et naïve, de ne pas avoir su faire. D’être incompétente. Et d’assumer la faute. Car c’est bien connu, la victime perd toujours la confiance en elle-même. Mais là est toute la question. S’il y a plainte, il y a victime. Victime de qui et de quoi ? Victime par nature ? Victime d’être femme ? Victime d’être une construction masculine ? Victime d’être faible ? Dans « Habiter la blessure » [4], Valentina Casadei dit en parlant de l’homme :

« Tu t’en vas

avec la queue

qui efface

tes traces

par terre »

Elle dit, dans « Plainte contre A » :

« maintenant avec ma queue j’efface toutes mes traces par terre »

L’un fuit ses responsabilités dans la négation de soi. L’autre les assume dans une démarche de dévictimisation. Enregistrer la plainte ?

« Mais je dis à l’inspecteur

De ne pas le faire

J’ai tiré une leçon d’A »[5]

 

Image livre Plainte Contre A de Valentina Casadei

[1] Valentina Casadei « Plainte contre A » page 19 aux Editions Maintien de la Reine 2023.

[2] Ibid. page 20.

[3] Ibid. page 25

[4] Valentina Casadei « Habiter la blessure » page 69 aux Editions du cygne » 2023.

[5] Op. cit. Valentina Casadei page 52.