"K ou l'entre-deux" de Phil POWRIE

📅 07 avril 2024

     Phil Powrie propose un texte sur la difficulté de l’entre deux. Sa double origine franco anglaise, son bilinguisme, les vicissitudes qu’il raconte à maitriser, dans sa jeunesse, les deux langues, l’empêchent de se poser. Il devient ou il vient de. Mais il n’est pas, ontologiquement. A moins qu’ontologiquement il ne soit que par l’altérité. Partout et nulle part. Comme le centre dans l’univers si tant est que l’univers soit infini. Cette modestie, n’est-elle pas la plus belle des politesses face à la mesquinerie des nationalismes qui s’exacerbent ? 

 

      Je me suis toujours senti à cheval entre deux cultures. Je suis né d’une mère française et d’un père anglais. Nous parlions français à la maison. Mon premier choc linguistique s’est produit lorsque je suis allé à l’école primaire du coin et que j’ai dû apprendre l’anglais. Par la suite, la famille – j’ai un frère et une sœur – parlait un franglais incompréhensible pour les étrangers, conjuguant des verbes français en anglais, conjuguant des verbes anglais en français. Nous parlions rapidement, donc c’était ce qui nous venait à l’esprit en premier : une expression faite de vagabondages, de passages fluides entre les deux langues, le frisson d’une langue secrète, les clins de langue.

      Le système scolaire anglais et le franglais que nous parlions à la maison ont finalement compromis mon français à tel point que je découvris au moment des examens que je ne maîtrisais pas la langue française. Ce fut mon deuxième choc : mon matrimoine était perdu dans le marais grammatical du franglais. Déception à la fois pour moi-même et pour les autres, car on me supposait bilingue. On me faisait la moue. C’était bien d’avoir deux langues, oui, mais pas dans la même phrase, et surtout pas en prenant des libertés qui auraient fait pâlir Grevisse. Ballotté d’une chaise à l’autre, j’ai donc dû apprendre le français, tout comme quelques années plus tôt j’avais dû apprendre l’anglais.

      L’aspect linguistique de mon éducation était embrouillé ; l’aspect culturel l’était encore plus. On m’avait élevé dans la foi catholique, la religion de ma mère. Du côté de mon père, mon grand-père était presbytérien écossais et n’avait jamais pardonné à son fils d’avoir épousé une catholique. Je n’étais plus entre deux chaises, mais entre deux prie-Dieu. Nos dimanches étaient piquants. Mon père revendiquait astucieusement une position non-religieuse. Du côté de ma mère, c’était donc l’encens et les chasubles, les litanies et les saints. Quand je rendais visite à mes grands-parents paternels, c’était le sol dur près du lit où l’on s’agenouillait pour prier avec ferveur. D’un côté la communauté, la communion et le théâtre ; de l’autre, parler à Dieu en huis clos et en solitude, d’homme à homme, pour ainsi dire.

      Ma vie intellectuelle s’est transformée en un lent apprentissage de ma langue et de ma culture maternelles, et surtout la gestion de l’entre-deux. Comme beaucoup de bilingues, je n’ai jamais su si le français était un espace hétérotopique à l’intérieur de l’anglais, ou si c’était l’inverse. En fin de compte, je soupçonne que cela a toujours été une effervescence linguistique dans un entre-deux constamment changeant. Et à l’intérieur de cet entre-deux, les mots que j’utilise se déplacent constamment, se dédoublant, s’émiettant et se superposant comme des strates archéologiques dans leurs connotations multilingues.

L’écriture de l’entre-deux

      Il y a du pathos dans l’entre-deux de l’écriture. On souffre parce qu’on n’est ni ici ni là. Il est rare que ceux qui parlent de l’entre-deux évoquent la liesse. Nous sommes dans un lieu qui est plus ou moins un non-lieu, un lieu d’exil ; nous sommes déchirés, l’écriture est (auto)torture. Et ainsi de suite.

      Dans ce non-lieu de l’entre-deux on ne peut écrire que sur l’impossibilité d’écrire ; l’écriture constitue mon impossibilité, me propulsant dans un incompréhensible ailleurs. Je ne suis pas autre, car cela me constituerait en sujet intégratif momentanément déplacé ou mal placé. Je suis un moi qui se désintègre au moment de l’énonciation, fendu, entrecoupé, entre parenthèses : j/e ou (j)(e). Le lieu de l’entre-deux est le trait oblique, ou plutôt la conséquence de ce trait, la plaie qui s’ensuit, l’écart entre les parenthèses, un no man’s land fait de munitions non-explosées.

      Le souffle de l’autre, son énigme, m’interloque. Parce que cet autre, c’est moi-même. Je ne peux jamais être là où je suis.

      Ce sont aussi des métaphores qui constituent leur propre impossibilité.

      Le paradoxe de l’entre-deux c’est qu’on passe par une porte sans porte, la porte du soi. Je ne peux m’imaginer que dans deux endroits à la fois, intervenant dans cette porte (ce qui n’est pas la même chose que d’y entrer ou d’en sortir). Mais au moment où j’interviens je ne suis pas conscient que la porte est moi-même et non pas ce qui précède, ni ce qui s’ensuit ; et que d’ailleurs la porte n’est même pas une porte : il n’y a qu’un passage, une traversée. Au pire, je n’interviens pas dans la porte, je la nie. Au mieux, il y a un nœud fait de voyages, une navette de va-et-vient, des sables mouvants, des épingles accrochées aux vagues.

      À cheval entre l’anglais et le français, je suis perdu dans un engrenage de nœuds dont le premier serait la traduction du mot français nœud – knot – les deux mots découlant du proto-indo-européen gnodus. En anglais, on peut voir K sur la page, la consonne occlusive sourde, mais on ne l’entend pas. Elle est là sans être là. Quand j’articule ce mot, on m’entend dire « not » en anglais, « pas ». Pas ici, pas là. Au moment du passage par la porte je suis là sans être là, un nœud de trous noirs.

  Première parenthèse : K

      Il y a plus de 400 mots commençant par la lettre K en français, presque tous d’origine étrangère (klaxon de l’anglais, calqué sur le grec), ou modifié pour ressembler à autre chose (khâgne, à l’origine cagne, insulte modifiée pour « faire grec »).

      K n’est pas un signe discret. Il explose visuellement sur la page. En tant que signe, il trouve son origine dans l’image d’une main ouverte, l’offrande sans offre.

      K est doublement paradoxal. Les Grecs adaptèrent la lettre de l’alphabet phénicien, mais l’ont inversée. Le phénicien est devenu κ ou, encore plus crucialement, une lettre qui ressemble mais qui n’est pas tout à fait une croix : ϰ. C’est le signe du nœud qui n’est pas un nœud, de la croix qui ne croise pas, un croisement, c’est-à-dire une croix qui ment. C’est le paradoxe de l’entre-deux en une seule lettre.

      Et pourtant, n’y aurait-il pas une joie, voire une jouissance, à être écartelé, émietté, dispersé, ni ici ni là, c’est-à-dire éventuellement partout ? Quelle liesse que d’être à la fois soi-même et autre ! N’y a-t-il pas une exultation dans l’exil ?

      L’entre-deux est l’endroit où l’implosion (la quête) et l’explosion (la fuite) se rejoignent en un équilibre précaire, une friction de fictions.

 Deuxième parenthèse : l’altérité et la mémoire

      Revoir le passé pour comprendre les passages. Ce que l’on essaie de préserver dans la mémoration n’est pas la chose remémorée elle-même. Elle ne        peut être saisie car elle est fantôme, et restera toujours fantôme. Ce que l’on essaie de préserver n’est pas la conséquence de l’acte, les restes récupérés, mais l’acte lui-même, l’acte de la récupération. À cet égard, l’écriture est une hantise, une « fantomatisation », une exhumation de corps altérés.

La métaphore et le voyage

      J’en reviens encore à la métaphore, qui serait le langage ultime de l’entre-deux. Metapherein (μεταϕέρω) en grec signifie être transféré et modifié, rendu autre dans ce transfert. Dans la métaphore un concept est « transporté au-delà » de lui-même. L’écrivain de l’entre-deux est toujours déjà une métaphore, un sujet « transporté au-delà », un transfert pour reprendre le terme latin.

      Il y a cependant un décalage, une erreur qui se transforme en errance. Le suffixe « -pher » du mot grec métaphore et le « -fer » du mot latin transfert signifient la même chose – porter – dans leurs différentes langues. Mais les préfixes sont décalés : « meta- » signifie au-delà, tandis que « trans- » signifie à travers. Cette erreur même – la légère mais évidente différence entre « pher- » et « -fer », entre l’au-delà et l’à travers – est la substance du changement qui se produit dans un transfert. L’écrivain de l’entre-deux est pris entre l’au-delà (meta-) et l’à travers (trans-), pris entre un lieu (meta-) et un voyage (trans-).

      On a l’impression qu’ils devraient se plier l’un dans l’autre – quand j’entreprends le passage par la porte de soi, je voyage d’un endroit à un autre – mais ils fonctionnent à des niveaux différents. Je ne voyage pas vers l’autre endroit. Je voyage vers un endroit autre, mais il ne constitue pas la fin de mon voyage. Le lieu et le voyage sont parallèles. Pour être plus précis : le voyage et le lieu se déplacent ensemble ; au fur et à mesure que je voyage, il y a toujours un lieu qui est déplacé.

      Pour l’écrivain de l’entre-deux, le voyage est le lieu, et le lieu le voyage.

 La nostalgie

      Quel est le but de ce voyage pour l’écrivain de l’entre-deux ? La nostalgie est la douleur que l’on ressent pour le pays perdu (νόστος/nóstos + λγος/álgos). Mais quel est ce pays pour l’écrivain de l’entre-deux ? Le pays où l’on ne vit plus, que l’on ne vit plus ? Ou le pays dans lequel on vit, sachant qu’il y a un pays autre qui nous fait également appel ? Est-ce la nostalgie pour l’écart entre le présent et les restes du passé, donc le désir du retour au passé ? Ou la nostalgie du présent continuellement écartelé par le passé, donc le désir d’être dans un présent impossible ? Le pays que l’on a abandonné est-il l’enfance ? Ainsi, de façon banale, le présent de l’âge adulte serait traversé par un retour à l’innocence antérieure ? Ou y a-t-il une simultanéité de la nostalgie, une nostalgie pour les deux pays dans le courant de la vie ? Aucune innocence possible, que la culpabilité de ne jamais être là où l’on est ?

      Je suis ici tout en étant aussi là-bas, et là-bas tout en étant aussi ici. Écrire entre les deux, c’est l’entre-deux géographique : entre deux terres (geo/γεω), entre deux langues (graphia/γραφία). Écrire entre les deux c’est toujours être en transit. C’est une mobilité qui aspire à l’immobile ; le mouvement qui tente de fixer le fantôme aperçu, furtivement, du coin de l’œil, du coin de la langue. Cette mobilité est tangentielle, asymptotique, décalée. Comme l’asymptote, les deux aspects convergent continuellement, mais ne se rencontrent jamais. Dans le sens grec originel de l’asymptote, ils ne parviennent jamais à « se rejoindre » (asumptotos/σύμπτωτος : + σύν + πτωτ-ός). Comment pourraient-ils le faire, puisqu’ils sont déjà projetés vers leur chute toujours différée ?

      Je suis décalé comme une voix off, un hors champ, une étoile déjà longtemps disparue lorsqu’on l’aperçoit.

 Première conclusion : l’inutilité d’un passeport

      L’écrivain de l’entre-deux est figé dans l’attente d’un passage. Un passeport est une absurdité. Je suis toujours dans le port, sur le point de partir ou sur le point d’arriver. J’ai un moyen de transport, mais pas de passeport. La preuve se trouve dans les verbes : lorsque j’écris, je suis transporté, mais je ne peux pas être « passeporté ».

Deuxième conclusion : l’impossibilité d’être

      Mouvances et passages. Je ne peux saisir le verbe « être » au temps présent. Je peux l’utiliser, mais je ne peux le saisir. Il me possède, mais je ne le possède pas ; donc je ne me possède pas. Je suis ce que j’étais, et ce que je serai quand j’aurai terminé cette phrase. Cette phrase sera toujours sur le point d’être mal comprise. Je ne peux jamais la terminer car les mots ne cessent de se transformer. Il n’y a pas de fin à la phrase, et j’ai oublié le commencement.

      Je ne peux donner un sens à la lumière que lorsque je la vois à travers les ténèbres. Sinon, la lumière me rendrait aveugle.

Lette K