L'anomalie de Hervé Le Tellier, Pierre et Jean de Guy de Maupassant ou le vrai du faux par Hervé ROSTAGNAT

📅 09 août 2021

     Le Tellier – Maupassant : quelle fortuite rencontre ! L’anomalie contre Pierre et Jean. Deux romans anormaux ? Ou anomaux ? Deux romans sur la dualité[1]. Deux romans sur le genre littéraire. Et deux leçons. Une de littérature générale. L’autre de modestie. Pourquoi aimons-nous l’autre et pas l’un ? La forme n’est-elle pas déterminante de notre goût ? Céline disait lors d’une interview « C’est rare un style monsieur ; un style y’en a un, deux ou trois par génération. Il y a des milliers d’écrivains, ce sont des pauvres cafouilleux (…) ils rampent dans les phrases, ils répètent c’que vous faites[2] ». Voilà posée l’énigmatique question de l’art. Car si les histoires sont toujours les mêmes, ce qui les distingue c’est précisément la manière de les tourner : « Pour écrire un feu qui flambe et un arbre dans une plaine, demeurons en face de ce feu et de cet arbre jusqu’à ce qu’il ne ressemble plus, pour nous, à aucun autre arbre et à aucun autre feu[3] ». Mais qui est juge de cela ? Le lecteur qui a le droit d’aimer ou de ne pas aimer ; le critique qui confond souvent sa propre subjectivité avec un jugement péremptoire fondé sur on ne sait quelle autorité. Et ne parlons pas de l’institution (Académies, prix littéraires) qui, à force de conserver le patrimoine, est rétive à toute forme d’innovation.

     Le roman L’anomalie, de Hervé Le Tellier, prix Goncourt 2020, raconte, après avoir présenté les personnages qui vont vivre une expérience aéronautique extraordinaire en commun, comment ils se retrouvent tous affublés d’un double tandis que les services secrets qui enquêtent sur un phénomène anormal et incompréhensible, les gardent confinés.

     Pierre et Jean est un roman de Guy de Maupassant qui raconte l’histoire d’une famille de la petite bourgeoisie havraise confrontée à un héritage transmis à un seul des deux frères par un ami de la famille décédé.

     L’anomalie serait, selon la classification que Maupassant évoque dans son étude sur le roman[4], une œuvre issue des écoles littéraires « qui ont voulu nous donner une vision déformée, surhumaine, poétique attendrissante, charmante ou superbe de la vie… ». Pierre et Jean serait issu d’« une école réaliste ou naturaliste qui a prétendu nous montrer la vérité, rien que la vérité, et toute la vérité ».

     Le parallèle entre les deux œuvres est intéressant car Le Tellier fait dans son roman tous les efforts pour faire paraître naturelle une histoire totalement romanesque tandis que Maupassant manipule le lecteur par des adresses de construction dans une histoire très banale. L’une est le négatif de l’autre. Qu’en est-il de l’institution ? Si Pierre et Jean est salué par Flaubert, L’Anomalie l’est par le prix Goncourt.

  • Un roman anormal?

     L’anomalie du roman de Hervé Le Tellier est d’abord une anomalie de contenu. C’est la substance même de l’intrigue qui consiste dans la répétition du même évènement avec les mêmes protagonistes à deux époques différentes de telle sorte que chaque personnage de l’histoire se retrouve à un moment donné confronté à son double. Mais l’anomalie est aussi formelle puisque c’est la façon dont l’auteur a construit son livre avec la liberté préconisée par le groupe Oulipo, à l’instar du roman intitulé La disparition que Georges Perec a écrit en 1968 en se passant de la lettre « e ».

     Puisque le roman de Le Tellier s’intitule L’anomalie, on partira de l’hypothèse qu’il existe une distinction (ténue il est vrai) entre ce qui est anormal et ce qui est anomal. Ce qui est anormal sort de la norme. Ce qui est anomal est exceptionnel ou irrégulier[5]. Mais ce qui sort de la norme n’est-il pas nécessairement exceptionnel ? En marketing, la différence de sens est assez bien marquée. On dit d’un bien qu’il est anomal lorsque son achat est irrégulier (une automobile par exemple). On l’oppose au bien banal (une baguette de pain). Une automobile serait anormale si, par exemple, elle ne respectait pas les normes de fabrication. Elle est un bien anomal pour un consommateur courant. Quel est ici l’intérêt de la distinction ? Si nous transposons cet exemple à la littérature, nous dirons qu’est anormal un livre qui dérange parce qu’il sort des canons habituels de la beauté littéraire. Est anomal un roman irrégulier, exceptionnel dans sa parution. C’est un roman rare, qui n’est pas banal c’est-à-dire un roman qui se distingue non pas par son contenu (toutes les histoires sont les mêmes) mais par le style. Or toute originalité ne produit pas nécessairement une œuvre rare. Et une œuvre rare n’est pas nécessairement reconnue, en tout cas dans l’immédiat, car les gardiens des canons de la beauté (auxquels on peut ajouter la presse qui manque structurellement d’indépendance) peuvent, en tant qu’influenceurs, orienter substantiellement l’avis du public. Un roman anormal peut donc ne pas être anomal. Mais interrogeons-nous déjà sur la question de savoir si le roman de Le Tellier est anormal.

     Dans son étude, Guy de Maupassant donne ce que nous pourrions appeler une leçon de littérature générale. Ce n’est pas une préface car il dit : « Je n’ai point l’intention ici de plaider pour le petit roman qui suit[6] ». Et c’est bien à la question du style qu’il s’attaque en même temps d’ailleurs qu’il donne à tout lecteur une leçon d’humilité lorsqu’il est confronté à une nouveauté qui le déstabilise.

     Maupassant évoque en effet les différents genres de roman (romanesque, réaliste, naturaliste, symboliste) tout en reprochant aux critiques de rejeter « toutes les œuvres conçues et exécutées en dehors de leur esthétique ». Ce qui précisément distingue Maupassant des personnages emblématiques de son roman Pierre et Jean, c’est qu’il rejette l’art bourgeois installé dans des modèles rassurants et privilégie l’originalité : « Un critique intelligent devrait, au contraire, rechercher tout ce qui ressemble le moins aux romans déjà faits, et pousser autant que possible les jeunes gens à tenter des voies nouvelles[7] ». Maupassant promeut l’anomalie littéraire.

     Flaubert, comme on le verra plus loin, reconnaissait l’originalité de Maupassant car son naturalisme était fabriqué. Ecrire la vérité, rien que la vérité suppose des constructions invisibles. En ceci Pierre et Jean est un roman anormal dans un courant du 19ème siècle encore traditionnel qui privilégie l’intrigue et anomal par une construction qui transcende la banalité apparente de l’histoire.  

     Et c’est précisément dans ce travail sur la recherche de l’illusion de la vérité que les choix de la fondation Goncourt nous semblent exactement aux antipodes de la volonté d’innovation consubstantielle à toute forme d’art. Et il ne nous étonne pas qu’Edmond de Goncourt, déjà, se soit senti personnellement attaqué par Maupassant lorsqu’il dit : « Efforçons-nous d’être des stylistes excellents plutôt que des collectionneurs de termes rares[8] ». Ce à quoi répond Edmond de Goncourt : « Une page de Maupassant n’est pas signée, c’est tout bonnement de la bonne copie courante appartenant à tout le monde[9] ». Peut-on douter qu’Edmond de Goncourt ait pu confondre la banalité avec la simplicité, fruit d’un travail de construction acharné disparaissant derrière « … les fils si minces, si secrets, presque invisibles, employés par certains artistes modernes à la place de la ficelle unique qui avait nom : l’Intrigue[10] » ?

     On savait donc déjà en 1932, alors que Guy Mazeline remporte le prix Goncourt pour le roman « Les loups[11] », qu’il ne fallait pas être très innovant pour recevoir un prix littéraire qu’on continue pourtant de qualifier de très prestigieux. Céline, pour « Le voyage au bout de la nuit » a fait les frais de l’immobilisme de cette institution qui par hypothèse se doit d’instituer c’est-à-dire établir de manière durable les canons de l’art littéraire. Quoi de plus incompatible que l’art et un cadre qui en définit les règles[12] ? Même l’art contemporain s’est pris à son propre piège de l’innovation au point qu’à force de se soumettre au dogme du non conventionnel il remet en cause sa valeur ontologique dans des productions qui confondent la recherche et la nouveauté et qui, en s’abstrayant de sa cause initiale, arrose le marché d’œuvres insincères.

     Peut-on pourtant se permettre de dire que le roman L’anomalie n’est pas un roman anormal sur le simple fait qu’il a été avalisé par une institution dont nous soupçonnons l’insincérité dans sa mission de distinguer l’originalité ?

     Car en faisant de Le Tellier le lauréat 2020 d’un prestigieux prix, la fondation Goncourt couronne en même temps l’oulipisme[13]. Mais dès lors que l’on met en avant l’appartenance d’un écrivain à un groupe littéraire âgé de plus de 60 ans tel que L’Oulipo pour légitimer une œuvre, ne serait-ce pas que l’œuvre a de moins en moins à montrer ou à dire et qu’il ne lui reste plus que l’historicité du mouvement auquel il appartient pour pallier la vacuité de son contenu ? Ecrire un roman en se passant de la voyelle « e » la plus utilisée dans la langue française[14] est certainement une performance d’écrivain mais est-ce une performance littéraire ? Fusionner les genres comme le fait Le Tellier dans L’anomalie pour tirer d’une œuvre une sorte de syncrétisme littéraire, pourquoi pas. Mais pourquoi alors user du moins bon du roman photo, de la série télévisée, du blockbuster ou du roman psycho-philosophique ? Car si Le Tellier fait une parodie de genres qu’il considère comme mineurs il nous semble alors qu’il n’est pas allé assez loin dans l’humour.

     L’autre caractéristique qui pourrait permettre de considérer ce livre comme « anormal », est son syncrétisme médiatique puisque très souvent L’anomalie nous a paru la retranscription d’œuvres visuelles. Œuvres cinématographiques de science-fiction intégrant ses fréquents défauts (grandiloquence, hermétisme, scientisme). Voire même, plus précisément, la retranscription du cinéma de Christopher Nolan (Inception 2010, Tenet 2020) ou des Wachowski (Matrix 1999), ou, dans un autre genre, de Yassoud Bakhshi (Yalda 2019) ou encore de Danny Boyle (Slumdog Millionaire 2008[15]). Mais il pourrait aussi être la retranscription de la BD (on pense à Tintin) lorsque notamment Le Tellier nous donne à lire in extenso un article du 28 juin 2021 auquel il ajoute la représentation graphique pour faire encore plus vrai que vrai.

    L’appartenance à un mouvement littéraire ancien, la transcription de scènes cinématographiques suffisent-elles à faire du roman une œuvre anormale ? Loin de là puisque la retranscription des œuvres visuelles que nous propose Le Tellier est exactement conforme aux standards du cinéma dont il veut imiter le genre. Mais il ne pourra jamais rendre les effets spéciaux constitutifs d’une forme de maniérisme permettant de faire accroire une scène physiquement impossible ou d’exprimer une abstraction en la modelant dans la matière. Car cette capacité du mensonge à transcender le réel propre aux arts visuels (peinture du 16ème, cinéma) est impossible à transcrire en raison de l’existence d’une incompatibilité narrative entre les deux media. Le livre d’Hervé Le Tellier malgré son apparente originalité, nous semble non pas une œuvre anormale mais une simple distraction.

 
la vierge au long cou parmesan

Pontormo (d’après), La Vierge au livre, vers 1560-1570, d’après un original daté des années 1520, huile sur bois, 116 x 98 cm, Douai, Musée de la Chartreuse.

 « Dans cette Vierge à l’enfant, Pontormo (1494-1557) accentue certaines distorsions anatomiques déjà présentes chez Michel-Ange (1475-1564) qui fut son maître : le corps de la Vierge est disproportionné, son cou est trop long et l’enfant Jésus possède une musculature adulte qui repose sur des pieds minuscules. Grande figure du maniérisme, Pontormo invente un art du paradoxe qui repose sur des ruptures d’éclairage violentes, des réseaux complexes de lignes courbes et des associations audacieuses de couleurs[16]. »

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Il était une fois dans l’ouest de Sergio Leone (1968)

« Les "maniéristes" vont alors proposer un certain type de relecture des classiques, en déployant exagérément leurs grandes formules stylistiques au sein de films se présentant ouvertement comme des variations à partir d’une œuvre filmique, d’une séquence, voire d’un motif, considérés comme matriciels[17] »

Un roman anomal ?

     Le voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand Céline est, à ce titre, un excellent exemple de ce que les Goncourt refusent de reconnaître (abstraction faite évidemment des mesquins conflits entre éditeurs). Le langage parlé inventé par Céline n’est pas une simple retranscription naturaliste du discours populaire (que d’aucuns pensent vulgaire) mais au contraire une création presque ex nihilo d’un langage unique qui fait croire, après maintes réécritures, au parler familier.

    On pourrait multiplier les exemples de ce maniérisme[18] qui se révolte, dans la peinture du 16ème siècle, contre la perfection raphaélienne en mettant en avant des disproportions propres à exprimer ce que le réalisme n’est pas capable de dire. Le spectateur sait que dans une bagarre cinématographique, la table qui vole en éclat sous le poids d’un des protagonistes est une scène irréaliste et pourtant c’est cet irréalisme qui le convaincra de la violence de la rixe. On a reproché à Doisneau d’avoir mis en scène la photo du Baiser de l’hôtel de ville parce que le spectateur fait la confusion entre le mensonge et la tromperie a fortiori lorsque le medium utilisé par l’artiste est réduit dans l’imaginaire du public à un moyen de saisir l’instant fugace. Si la fugacité peut faire le succès de la photographie de presse, elle n’a rien à voir avec la photographie d’art qui se construit comme n’importe quelle œuvre. Si le merki d’Elie Semoun est resté célèbre c’est qu’il incarne toute l’excessive déférence qu’un « merci » réaliste n’aurait pas suffi à exprimer. C’est dans cette construction que se forme le style et que se raréfie l’œuvre anomale.

    Il y a dans le travail de Le Tellier un réalisme qui se dispense, nous semble-t-il, de toutes les constructions susceptibles de transcender une réalité (même anormal) qui tue le pacte fictionnel existant entre l’auteur et le lecteur (à part peut-être ce qui touche au personnage de Blake qui constitue, sinon le moins réaliste de tous, en tout cas le moins commun). Si La disparition n’est pas un livre anormal, il n’est pas non plus anomal.

    L’œuvre romanesque disait Jorge Semprun est totalement rétive à la réalité. Boileau dit « Le vrai peut quelque fois n’être pas vraisemblable[19] ». Hervé Le Tellier tente de nous convaincre de la véracité de ce qu’il raconte en accumulant des détails réalistes qui, non seulement empêchent le lecteur de rentrer dans la fiction précisément parce qu’il n’y croit pas lui-même, mais qui, en outre, n’apporte strictement rien à la narration. Vous saurez tout sur le pilotage d’un avion, sur les axolotls, sur les chaines de Markov, sur les protocoles de sécurité du département américain de la défense, sur les normes du béton sans d’ailleurs pouvoir construire son propre imaginaire autour de ces sujets puisque la référence permanente au cinéma vous en empêche.

   L’évocation tout au long du roman de personnalités connues du show-biz ou de la politique ancre le roman dans une temporalité extrêmement réductrice qui, d’ores et déjà, supprime le caractère universel d’une œuvre telle que l’auteur aurait pu la concevoir. Car cette fiction évoquant le trou ver ou la reproduction en trois dimensions d’êtres humains qui auraient tout autant pu s’appeler des répliquants (en référence au film Blade Runner de Ridley Scott 1982), laisse pourtant suffisamment d’ouverture au lecteur pour avoir envie de savoir comment l’écrivain va se sortir d’une intrigue sous-tendue par un mystère scientifico-philosophico-religieux (n’est-ce pas ce qu’on appelle le suspens ?) ou comment il va traduire en termes toujours romanesques cette métaphore sur l’ontologie de l’être humain, sur son déterminisme, sur sa dualité et sa finitude[20]. Mais au final on se dit « tout ça pour ça ». On ne sait toujours pas quelle révélation a poussé l’écrivain Victor Miesel à se suicider ni la teneur de son livre également intitulé « L’anomalie » aussi volatile que l’œuvre d’Archimboldi dans le roman 2666 de Roberto Bolaño[21].

    Quant à la forme du roman, s’inspire-t-elle du fractionnement de la narration telle que la conçoivent des cinéastes comme Robert Altman (Short cuts 1993) ou Inarritu (Babel 2006), de la nouvelle vague cinématographique qui a influencé tout le cinéma contemporain ou du nouveau roman qui plus généralement remet en cause la linéarité du récit ? Mais elle ne peut plus, en tout état de cause, constituer un exercice de style se revendiquant de l’oulipisme. Ni d’ailleurs l’exercice de périphrase consistant à écrire : « Un homme qui lui ressemble comme il se doit de celui avec qui l’on possède une bonne partie d’ADN commun » pour dire « frère[22] » ! L’auto dérision est-elle aussi de l’oulipisme ? On se demande en lisant le chapitre « La plaisanterie » si Le Tellier ne plaisante pas lui-même de son humour potache ou s’il fait preuve de lucidité quand il fait dire à un de ses personnages qu’elle « a la nette impression de jouer la scène pédagogique d’un film d’anticipation à très petit budget ».

   Sommes-nous prisonniers de notre esthétique ? Aurions-nous préféré un roman traditionnel de science-fiction ? Sommes-nous dérangés par ce que nous avons appelé un syncrétisme littéraire consistant pour l’auteur à puiser dans différents genres pour réaliser un roman qui perturbe notre manière de classification comme l’entomologiste qui classe ses insectes ?  Soyons attentifs à la leçon de littérature de Maupassant qui, bien que ne constituant pas une préface au roman Pierre et Jean ne le précède pas moins au point qu’on s’interrogera tout au long de sa lecture sur la question de savoir si malgré la banalité apparente du style, il est, contrairement à L’anomalie, un roman anomal.

    Il est vrai que le premier (mauvais ?) réflexe qui vient à la lecture de Pierre et Jean est de s’interroger sur le genre du roman. Est-il réaliste ? Est-il naturaliste ? Nous l’aurions volontiers classé dans le genre romantique voire gothique à l’instar du livre « Le Horla » tellement les ingrédients y semblent similaires : troubles mentaux, obsessions, brumes pestilentielles, exacerbation des sentiments, solitudes terrifiantes, états livides, santé chancelante, pensées meurtrières, dualité antagoniste. Se doute-t-on que ce roman ne raconte pourtant que l’histoire d’une famille de la petite bourgeoisie havraise ?

    Si le réalisme a pour objet de raconter une histoire avec un souci de vérité, Pierre et Jean est un roman réaliste. Si, en outre, cette vérité a un caractère documentaire, c’est aussi un roman naturaliste. Réalisme d’abord, se dit-on, par le cadre. L’histoire se passe en Normandie. De la « Perle », petite embarcation que la famille Roland utilise pour ses promenades et ses parties de pêche, on peut apercevoir Villerville, Trouville, Houlgalte, Luc, Arromanches. Maupassant évoque aussi Etretat, Fécamp, Dieppe, Tréport. Pierre regarde, lors de ses promenades nocturnes, la lumière des phares d’Honfleur, de Pont-Audemer, d’Etouville. M. et Mme Roland ainsi que leurs deux fils habitent le Havre et le port est décrit comme un grand port commercial avec le va et vient des grands transatlantiques (Le Normandie, le Prince Albert, la Lorraine) fleur des chantiers navals en pleine révolution industrielle.

    Naturaliste, la description du processus de dédoublement de la personnalité qui se produit chez Pierre, ne l’est-elle pas également ? On sait que Maupassant souffrait de paranoïa après avoir contracté une syphilis. Il semble qu’il souhaite transposer dans le roman Pierre et Jean le mal qui l’atteint en se servant du personnage de Pierre comme incarnation des symptômes de la persécution. Ce faisant, il éclaircit les mystères du mal en en posant méthodiquement les phases afin de se débarrasser de la psychose et en la faisant peser sur les épaules de son personnage. Ses promenades nocturnes et solitaires sont le prétexte à une narration très angoissée et très angoissante des phases alternatives où culmine d’abord le tourment avec ses doutes, ses convictions mortifères et ses terreurs de devenir fou avant de retomber dans l’éphémère raison rassérénante.

    Mais ce qu’il y a d’intéressant et de génial dans le récit de la maladie c‘est qu’elle ne constitue pas simplement un prétexte à la description objective du phénomène paranoïaque. Elle est aussi un élément fondamental de la problématique. Car le caractère clinique du trouble qui pèse sur Pierre au sujet de la relation que sa mère aurait eu avec un certain M. Maréchal, celui qui lègue sa fortune à Jean, finit par convaincre le lecteur de l’innocence d’une mère de famille petite bourgeoise par essence au-dessus de tout soupçon. Or, on apprend aux deux tiers du roman qu’il n’en est rien. Madame Roland a bien fauté avec M. Maréchal et Pierre n’est que le demi-frère de son frère. Et tout le roman s’articule autour de la question de savoir s’il est paranoïaque ou lucide ? S’il est méchant, jaloux, cruel, intéressé ? S’il est victime, moral, juste, ou dans l’abnégation ? Et quid de Jean apparemment si doux et qui refuse de se poser la question des motifs de son héritage et de son éventuel partage avec Pierre ? Quid de madame Roland qui aura trompé son mari et réussi à lui cacher pendant une trentaine d’année l’illégitimité de sa filiation ? Pierre et Jean n’est pas un roman sur la maladie mentale. Il est un roman sur la dualité voire sur la duplicité. Il est un roman sur notre foncière nature. Mais le naturalisme suffit-il à l’éclairer ?

    C’est là que sous une sorte de transposition de la nouvelle Le Horla, et sur des thèmes chers à l’auteur tels que la famille, la descendance, l’héritage, Maupassant ajoute à ce souci de véracité une dimension qui s’apparente au romantisme voire au roman gothique.

    « Le réaliste, s’il est un artiste, cherchera, non pas à nous montrer la photographie banale de la vie, mais à nous en donner la vision plus complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même »[23]. Par exemple, le paysage qui entoure Pierre est le reflet de ses sentiments. Cette correspondance entre l’âme et la nature est une constante du romantisme : « L’aventure a donc pour cadre extérieur unique la rade du Havre. Mais jamais le paysage ne sera traité pour lui-même. Changeant, variable dans le réel, il ne change et ne varie dans le roman qu’avec les états d’âme des personnages. Pierre est empoisonné par la jalousie ? Le décor devient hostile : un brouillard pénétrant, une odeur pestilentielle investissent le port jusque-là ensoleillé, net et sans mystère. La mer tiède et bleue dans la première scène perd son pouvoir d’accueil maternel et son bercement confortable et s’offre comme une surface réfléchissante, lisse et cruelle, « froide et dure comme l’acier », au moment où Pierre s’en va »[24].

    Romantisme vraiment ? Pas si sûr ! Ce qui intéresse Maupassant dans l’art, dit-il, n’est pas le sujet lui-même mais la manière dont il est traité. C’est son originalité. Toute la trame symbolique du roman est construite autour de la duplicité, de la mesquinerie bourgeoise et de son conformisme visant à masquer des travers inavouables. Dans le roman « La cousine Bette », Balzac montre qu’il préfère la passion entière et destructrice au petit calcul mesquin de la bourgeoisie. Mireille Sacotte montre que tous les débordements exprimés par les personnages de Pierre et Jean sont en réalité contenus et que le romantisme qui semble sourdre des émois de Pierre ou des remords de Mme Roland n’est qu’apparence comme le paysage tourmenté qui encadre la pathétique déclaration d’amour de Jean à l’égard de madame Rosémilly. La balourdise de M. Roland constitue, par sa constance, le pivot solide autour duquel cette histoire est ancrée. M. Roland est un fait d’une subjectivité objectivante emblématique des autres personnages qui s’agitent autour de lui et qui légitime tout le reste d’un drame dont la banalité naturaliste est précisément enjolivée par une construction complexe qui est son opposé.

[1] Sur la question de la dualité dans Pierre et Jean, voir la préface de Mireille Sacotte dans l’édition Classiques Pocket 1998 pages 5 à 32.

 [2] Louis Ferdinand Céline - Interview TV 1961 (extraits) https://www.youtube.com/watch?v=1oMWMJ47Rms

 [3] Guy de Maupassant, Pierre et Jean, classiques Pocket 1998, étude sur le roman page 50.

 [4] Ibid. Page 38.

 [5] L’étymologie des deux mots semble très proche. Anormal viendrait du latin norma (contraire à la règle) mais serait influencé par anomalus (anomal). Or ce terme est lui-même hérité du grec anomalos qui veut dire inégal, irrégulier.

 [6] Op. Cit. Page 35.

 [7] Op. Cit. Page 37.

 [8] Op. Cit. Pages 51, 52.

 [9] Op. Cit. Page 52 note 1.

 [10] Op. Cit. Page 41.

 [11] Livre « Ampoulé et boursoufflé par l’abus des épithètes et des adverbes » dit Thierry Clermont dans le Figaro.

 [12] Dans le même article, Thierry Clermont cite Georges Bernanos qui dit « M. Céline a raté le prix Goncourt. Tant mieux pour M. Céline. »

 [13] Oulipo : Ouvroir de Littérature Potentielle. C’est un mouvement littéraire créé par Raymond Queneau dans les années 60 selon la charte duquel est appelée : « littérature potentielle la recherche de formes, de structures nouvelles et qui pourront être utilisées par les écrivains de la façon qui leur plaira ».

 [14] Georges Perec, La Disparition, Paris, Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 1989, 319 p.

 [15] « The Night Show » est un show télévisé à l’américaine inspiré du vrai « Late Night Show » dont Hervé Le Tellier s’inspire certainement à l’occasion de laquelle sont exposées deux Adriana identiques, l’originale et la reproduction afin de faire pleurer l’Amérique.

 [16] https://webmuseo.com/ws/musenor/app/collection/expo/220

[17]  Dead man (1995) de Jim Jarmusch Dossier réalisé par Francisco Ferreira. http://www.clermont-filmfest.com/03_pole_regional/lyceens06/film2/intro.html

 [18] Ce terme vient du latin « maniera » qui veut dire le style.

 [19] Boileau, Art poétique, III v. 48.

 [20] Voir à ce titre le chapitre « André » pages 115 à 125 qui semble faire référence au livre de Romain Gary « Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable », Gallimard collection Folio.

 [21] Voir la chronique du 11 avril 2017 portant sur ce roman publiée dans la revue L’Altérité.

 [22] Hervé Le Tellier, L’anomalie, Gallimard 2020 page 42.

 [23] Guy de Maupassant, Pierre et Jean, classiques Pocket 1998, étude sur le roman page 35.

 [24] Op. Cit. Préface et commentaires de Mireille Sacotte page 14.